Extrait de Echappée Belle

Chapitre 1 : Le cartographe de l'Immatériel.

Gilles prépare son rêve avec la rigueur d'un logiciel. Il découvre que l'on ne s'échappe pas de soi-même, et que la mer se moque des check-lists.

Si L'« Échappée Belle », ce voilier de quarante pieds, arborait une sereine élégance dans le bassin paisible des Bas-Sablons, l'esprit de son propriétaire, Gilles, n'était quant à lui qu'un port intérieur encombré de doutes et de plans entremêlés. Le sloop, délicate et silencieuse sculpture de résine et d'aspirations, reposait, immuable, dans la marina de Saint-Servan, indifférent à la frénésie prévisionniste de celui qui se croyait son maître. Tandis que la coque se balançait, légère, sur une houle de certitudes nautiques, l'homme, lui, s'enlisait dans les sables mouvants de l'anticipation.

Car Gilles, soixante-huit ans, architecte de systèmes abstraits et manager d'hommes et de machines, ne préparait pas une traversée ; il élaborait le concept même de l'évasion, comme on rédige un protocole infaillible contre les surprises du destin. Il ne voyait pas l'océan comme une étendue d'eau salée, mais comme une matrice de données à modéliser, un algorithme géant dont il lui fallait percer les variables.

Quarante années à cartographier l'immatériel, à canaliser les flux d'information dans les conduits étroits de la logique, lui avaient inoculé un virus incurable : celui de la préparation minutieuse, où chaque risque est un paramètre à intégrer, chaque variable une équation à résoudre. Le chaos n'était à ses yeux qu'un manque de données ; la tempête, un bug à corriger par une ligne de code supplémentaire.

Depuis six mois, deux heures par jour, il s'enfermait dans cette ritualisation du départ. Son imminente retraite de la vie active - ce grand saut dans l'inconnu des congés permanents - devait coïncider avec le grand appareillage. Celui où il abandonnerait non seulement le bureau, mais la vie terrestre elle-même, pour des rêves hauturiers qu'il croyait pouvoir capturer dans les filets de ses checklists.

Et des rêves, il en avait. Ce n'étaient pas des rêves de jouissance matérielle, mais d'évasion pure, de rupture radicale avec le conventionnel pépère du quotidien. Il aspirait à ce vertige que seul l'horizon infini peut provoquer, à cette sensation d'être seul au monde, minuscule et immense à la fois.

Pourtant, une dissonance fondamentale orchestrait ses gestes : son âme réclamait le grand large avec la ferveur d'un romantique, tandis que son esprit, ce cartographe méticuleux, calculait déjà la quantité d'eau douce nécessaire par mille nautique parcouru. Il naviguait intérieurement entre ces deux pôles - le désir de se perdre dans l'immensité et l'impératif rationnel de tout contrôler. « L'Échappée Belle » serait-elle le voilier de sa libération ou le dernier bureau flottant où il continuerait à gérer le risque existentiel comme un projet d'entreprise ? Le bateau, lui, se taisait, sachant que la mer aurait le dernier mot, comme toujours.

Gilles commença, naturellement, par l'abstraction. Quel itinéraire ? Non pas une route tracée par le désir, mais un enchaînement de coordonnées optimisées. À quelle période ? Non pas selon l'appel du large, mais d'après l'analyse statistique des météos atlantiques.

Il appareillerait en septembre de Bretagne entre deux dépressions pour attaquer d'abord la pointe de Galice, non comme un conquistador, mais comme un logicien qui aborde un premier argument solide. Puis Madère, cette virgule verte sur la page bleue de l'océan, suivie des Canaries, points de suspension minéraux avant le grand saut. Ensuite, le Cap-Vert, ce point d'orgue exotique, et enfin la Guadeloupe, point final provisoire de cette phrase maritime soigneusement construite.

Chaque étape était un chapitre pré-écrit, une balise dans le récit prévisible de sa fuite. Il avait chiffré les miles, les vivres, les heures de veille, comme on aligne des arguments imparables. Son esprit avait déjà tracé la route en pointillés sur la carte ; son âme, plus obscure, ne savait pas encore si elle suivrait.

Et après ? Après la Guadeloupe… Ici, le plan hésitait. Ici, le scénario prévoyait un blanc, une pause volontaire dans le programme. « Après, je verrai », se disait-il, avec la superbe tranquille de celui qui croit maîtriser jusqu'à son renoncement au contrôle. Il feignait de concéder une part d'incertitude, comme on jette une épice dans un plat trop calculé pour lui donner l'illusion de l'improvisation. C'était sa concession au mythe de l'aventure, une faille délibérée dans l'architecture parfaite de son projet, une fenêtre ouverte sur l'imprévu… soigneusement cadrée et dimensionnée.

Car même dans le lâcher-prise, Gilles restait stratège. Cette part d'inconnu elle-même était prévue, budgetée, intégrée au plan comme une variable aléatoire dont il avait déjà envisagé les principales réalisations. Il ne s'abandonnait pas à l'inconnu ; il l'invitait à la table, lui assignait une place et une durée limitée, persuadé de pouvoir digérer l'aventure par petites doses, sans en perturber l'équilibre général.

Il ne savait pas encore que la mer, cette grande indifférente, lit nos plans comme on lit des romans prévisibles, et qu'elle a horreur de la littérature sans surprise. Elle préparait, loin de ses check-lists, ses propres développements de l'intrigue.

Et avec quel équipement ferait-il tout cela ? Une question d'une complexité vertigineuse, qui exigeait le choix d'instruments aux fonctionnalités parfaitement orthogonales, sans redondance, sans faille - une architecture logicielle transposée sur un voilier.

Car Gilles se connaissait avec une lucidité désarmante. Il se savait incompétent face au tangible. Un tournevis n'était pas un outil, mais le symbole métallique de son impuissance manuelle, un objet qui faisait perler à son front non la sueur de l'effort, mais celle, plus honteuse, de l'échec annoncé. Il ne réparerait rien. Il devait donc tout anticiper.

Ainsi peupla-t-il son esprit de fantômes méthodiques : un homme à la mer par une nuit sans lune ; une voie d'eau perfide naissant sous la coque ; une tempête aux probabilités pourtant infimes ; une maladie foudroyante, un corps qui trahit au milieu du néant bleu. Chaque spectre fut accueilli, disséqué, modélisé. Chaque solution fut notée, chiffrée, intégrée à une matrice complexe : probabilité, gravité, occurrence. Plan A, Plan B, Plan C. Il irait en mer avec ceinture, bretelles, et un harnais de sécurité conceptuel.

Et chaque soir, en quittant le pont silencieux, les cales pleines de matériel neuf encore emballé, Gilles contemplait son œuvre. Non pas un voilier vivant, prêt à danser avec la houle, mais un épais classeur relié, un budget détaillé, un diagramme de Gantt du rêve. Le chemin restant à parcourir n'était pas mesuré en milles nautiques, mais en lignes de checklist et en colonnes de devis. Il éprouvait alors un réconfort froid, sans comprendre que l'on ne conjure pas l'âme avec un formulaire, et que la mer, cette grande silencieuse, se rit de nos implémentations parfaites.

Elle n'attend qu'une chose : que nous soyons prêts à l'impréparation sublime.

Désormais, « L'Échappée Belle » était équipé « Tour du Monde », et Gilles avait cassé sa tirelire bien au-delà du raisonnable, comme on offre des bijoux à une courtisane dont on redoute l'inconstance. Mais rien n'était trop beau, trop cher, trop perfectionné pour sa belle hétaïre silencieuse. Panneaux solaires, hydrogénérateur, Jordan Drogue, radar, Iridium… chaque implémentation était un vœu pieux matérialisé, une prière adressée au dieu Probabilité pour qu'il épargne son navire et, par extension, l'âme fragile de son capitaine. Et bien sûr, les voiles d'avant neuves, dont une magnifique trinquette sur enrouleur qu'il venait de faire installer, et qui lui semblait être la promesse de vents porteurs et de glissades célestes sur l'océan.

Pourtant, une ombre infime naviguait dans son esprit par ailleurs si satisfait, un grain de sable dans la machine huilée de ses préparatifs. La grand-voile ne comportait que deux ris. Il en aurait voulu trois. Trois, comme les syllabes d'un mantra de sécurité, trois comme les dimensions d'un monde qu'il voulait trianguler pour mieux le contrôler. Trois ris, pour parer aux coups de vent les plus sournois, ceux qui déchirent les voiles et brisent les volontés.

L'atelier sentait le chanvre goudronné, la toile cirée et le vieux bois. Gilles, une copie de la voile roulée sous le bras, se tenait raide devant Yann, le maître voilier de la Voilerie Malouine, un homme dont les mains semblaient faites de même matière que les espars qu'il réparait.

  • Trois ris

avait énoncé Gilles, sur le ton dont il annonçait une spécification technique incontournable lors d'une réunion de projet. « C'est une nécessité absolue pour la sécurité.

Yann avait posé sur lui un regard bleu pâle, usé par le sel et les horizons lointains. Il avait pris le plan, l'avait à peine regardé, comme si le papier était une insulte à l'intelligence des choses.

- Ça ne se fait pas, Monsieur Gilles.

La phrase était tombée, plate, définitive, comme une pierre sur le sol de l'atelier.

- Cela ne se fait pas ? Mais… pourquoi ? La surface est suffisante, les points de renfort peuvent être…

Yann avait secoué la tête, lentement, avec une patience qui était en elle-même une forme de mépris pour l'urgence artificielle de cet homme de terre.

- La coupe. C'est tout. La coupe ne le permet pas.

Il tapota le dessin du doigt, un doigt épais et crevassé.

- Elle est taillée comme ça. Lui mettre un troisième ris, ce serait comme… comme vouloir mettre trois manches à une vareuse. Ça tient, mais ça n'a pas de sens. La voile, elle ne respirera plus. Elle deviendra raide, mauvaise.

Gilles, déstabilisé, sentait son langage fait de logique et de variables lui glisser des mains.

- Mais les calculs de résistance… On pourrait optimiser le profile en prévoyant…

Un autre voilier, plus jeune, avait levé les yeux en souriant de sa machine à coudre. Yann avait eu un petit haussement d'épaules, un mouvement qui semblait dire « à quoi bon ».

- Les calculs ? Ici, c'est la voile qui commande. Elle, elle sait. Nous, on écoute. Et elle, elle dit non.

Il avait rendu le plan à Gilles. Le dialogue était clos. Il n'y avait pas d'argument à opposer à une évidence qui ne se chiffrait pas, qui ne se modélisait pas, qui « était », tout simplement. C'était un savoir viscéral, né de l'expérience de mille horizons, de mille grains, de mille voiles qui avaient ou n'avaient pas tenu. Ils ne parlaient pas de géométrie, mais d'âme. La voile était une bête dont ils connaissaient le tempérament, et cette bête-là n'avait que deux ris. Point final.

Gilles était sorti de l'atelier, non pas avec un refus, mais avec une leçon de choses qui le laissait étrangement nu et silencieux. Il venait de se heurter à un mur qui n'était pas dans ses plans : l'opaque et irréfutable autorité de l'expérience.

Cette fin de non-recevoir l'avait laissé perplexe et légèrement meurtri. C'était la première faille dans son édifice parfait, le premier élément qui échappait à sa logique binaire. La mer, par la voix rude des gréeurs, lui avait opposé un « non » sans appel, presque un présage. Il était resté seul face à cette grand-voile, belle et pourtant imparfaite à ses yeux, symbole d'une réalité têtue qui résiste toujours, même aux plans les mieux conçus. Ce détail minuscule - deux ris au lieu de trois - devenait soudain une fissure métaphysique dans le grand projet de son évasion.

Le jour de son pot de départ, un hommage appuyé fut rendu à Gilles par ses patrons dans la grande salle de réunion aux baies vitrées donnant sur la ville. Quarante ans de boîte, vous pensez ! Quarante ans à être un rouage essentiel, une mémoire vive, un architecte de l'ombre des systèmes qui faisaient tourner l'entreprise.

- Gilles, ton héritage technique restera dans les annales, déclara le Président, élevant son verre. Un autre évoqua « la rigueur méthodologique exemplaire » dont il avait fait preuve sur le projet Siam.

Puis vint le moment des cadeaux. Parmi les paquets soigneusement emballés - une éolienne dernier cri, un équipement de plongée ultra-léger -, un présent retint particulièrement son attention : un stylo-plume gravé à son nom, connecté à une application qui digitalisait chaque mot tracé sur papier pour les envoyer sur le cloud. L'absurdité technologique de l'objet le fit presque sourire. Comme si l'entreprise ne pouvait s'empêcher de lui offrir un outil qui capturait l'éphémère pour le transformer en données immortelles.

- Pour que tu n'oublies pas de nous envoyer ton carnet de bord, Gilles ! lança joyeusement un jeune chef de projet.

Il sentit peser sur lui le regard particulier de Hubert, son ancien second, dont les yeux trahissaient une envie teintée d'amertume.

- Tu as du courage, toi. Moi, je rempile pour encore cinq ans... Le crédit, les études des enfants... dit-il en haussant les épaules avec une résignation qui ressemblait à un reproche.

Gilles, debout devant eux, le verre à la main et un sourire poli aux lèvres, répondit par des paroles convenues tout en sentant l'écart se creuser entre ce qu'il était censé ressentir et ce qu'il éprouvait réellement : rien. Ou presque rien, sinon une forme de curiosité distante, comme s'il assistait déjà à ce spectacle depuis le pont de son bateau.

Même la conscience aiguë de quitter définitivement une position sociale enviable - un certain pouvoir, un respect acquis, une identité reconnue - pour le plus parfait anonymat, celui du marin perdu sur l'immensité, ne l'affecta en aucune façon. Cette perspective, au contraire, lui apparut comme une délivrance. Il abandonnait non pas un statut, mais un costume qui n'avait jamais épousé les contours de son être véritable.

On célébrait l'homme qui partait, mais lui savait déjà qu'il était parti depuis longtemps. Le véritable hommage n'était pas dans ces discours, mais dans le silence qui allait suivre, dans l'effacement volontaire auquel il aspirait. Il échangea des poignées de main, serra des épaules, remercia d'un hochement de tête. Chaque geste était un adieu non pas à des personnes, mais à une version de lui-même qu'il laissait derrière, comme on laisse un vêtement dont on n'a plus besoin sur le quai, avant que le navire ne largue les amarres.

Quand il posa enfin le pied dans la rue, le poids du stylo connecté dans sa poche lui sembla plus lourd que tous les autres cadeaux réunis. C'était le dernier lien avec un monde qu'il venait de quitter pour de bon, un monde qui continuait à croire que l'on pouvait capturer l'essentiel dans des données. Lui partait justement à la recherche de tout ce qui échappait au calcul.

Et quand arriva le grand jour, celui de son appareillage, Gilles ressentit à la fois un immense soulagement et une pointe d'appréhension, comme un homme qui, après avoir longuement préparé son propre enterrement, assiste enfin à la cérémonie avec une curiosité morose. Voilà quinze jours qu'il attendait à bord, non pas comme un marin guettant le vent, mais comme un logicien attendant que les paramètres atmosphériques s'alignent enfin dans la bonne équation. Il lui fallait une fenêtre météo précise, non pas une inspiration du ciel, mais une convergence algorithmique où le vent d'Ouest, ce vieil entêté, céderait sa place à celui du Nord, plus docile à ses plans.

Le problème technique - car pour Gilles, tout n'était que problème à résoudre - était de « démancher », de sortir de la Manche uniquement à la voile sans tirer trop de bords. Cette expression même, « tirer des bords », lui évoquait une inefficace dissipation d'énergie, un gaspillage de temps et de ressources, quelque chose de profondément anti-moderne, presque immoral à l'aube d'une traversée si parfaitement optimisée.

Durant ces quinze jours d'attente, il avait eu le temps de s'accoutumer au bord, non pas comme à un être vivant, mais comme à un système complexe dont il testait les fonctionnalités une à une. Il avait aussi goûté à la vie solidaire du ponton, ce microcosme où tout un chacun se salue, se rend de petits services et invite le voisin à bord pour un apéro convivial. Il observait ces rites avec la distance amusée d'un ethnologue étudiant une tribu aux mœurs simples. Il y participait, poli, souriant, mais son âme restait étrangère à cette facilité du lien. Le whisky offert sur le cockpit d'à côté glissait sur lui comme l'eau sur le pont gaufré de son bateau.

Car malgré cet attrait superficiel, ce n'est pas du tout cela que Gilles recherchait. Cette camaraderie de comptoir flottant, ces confidences échangées sous les étoiles factices des balises de port, lui semblaient être le contraire même de l'aventure. Il ne voulait pas de la communauté, mais de l'isolement sublime. Il ne cherchait pas à partager, mais à se conquérir lui-même.

Son projet était bien plus profond, une quête ontologique déguisée en navigation. Il voulait se réaliser, se dépasser, mais surtout, il voulait témoigner. Témoigner d'un atavisme certain en regard de ses ancêtres, tous marins professionnels, hommes de peine et de gloire sur les voiliers de commerce ou les terre-neuvas. Lui, le gestionnaire de systèmes, le manipulateur de symboles abstraits, sentait obscurément le besoin de racheter une virilité perdue, de rendre concret un sang que les générations avaient dilué dans le confort terrestre. Il partait en mer pour se prouver, à lui et à la mémoire des siens, que le fil n'était pas rompu, que l'appel des embruns coulait encore dans ses veines, sous le vernis épais de la modernité. Il appareillait moins pour découvrir le monde que pour se retrouver lui-même, ou du moins, pour retrouver le fantôme de celui qu'il aurait dû être.

Au cours de cette quinzaine passée à attendre la fenêtre météo, Gilles fit une découverte qui le frappa comme une évidence contraire à tous ses plans : on pouvait aussi prodigieusement s'ennuyer seul à bord. Ce n'était pas l'ennui oisif du retraité sur un banc, mais une angoisse plus profonde, un silence qui prenait corps dans les clapotis contre la coque, dans le grincement des haubans, dans le vide immense que creusait l'absence de parole humaine.

Il avait cru que l'ingénierie de son projet, la perfection de ses préparatifs, comblerait tout. Mais il découvrit, avec une lucidité qui le dépossédait de lui-même, qu'il n'était pas fait pour la solitude. Ce n'était pas une simple préférence, mais une faille existentielle. Les contacts humains, ces dialogues futiles sur le ponton, ces rires échangés au-dessus des cockpits, ces regards qui portent en eux toute une complicité non dite, lui étaient aussi indispensables que l'eau pour la vie. Il était comme un navire construit pour la course, mais qui découvre soudain qu'il ne flotte que par la présence des autres embarcations autour de lui.

Chaque soir, lorsque le soleil quittait le bassin des Bas-Sabons, une mélancolie sourde l'envahissait. Il regardait les lumières des autres voiliers, ces petites cellules de chaleur et de vie, et sentait le froid de sa propre compagnie. Il avait fui le monde terrestre pour se trouver, et voilà qu'il se perdait dans le vide de son propre silence. L'Échappée Belle n'était plus un instrument de liberté, mais une coque de noix trop grande pour un seul homme, un cercueil flottant où son âme s'étiolait.

Il accomplissait désormais un rituel quasi-maniaque où il vérifiait tout et à plusieurs reprises sans pour autant savoir s'il n'était pas en train de se créer un TOC. Vérification quotidienne du niveau d'huile du moteur, inspection des fonds, test des balises AIS, etc, etc… traduisaient sa fébrilité et son angoisse face au prochain appareillage.

Chaque matin, il s'imposait cette litanie de vérifications comme on récite une prière dont on a perdu le sens mais dont on craint d'abandonner la forme. Son doigt suivait le trait d'huile sur la jauge avec une concentration démesurée, cherchant dans cette mince ligne liquide une réponse à des questions qu'il ne formulait même pas. Il palpait les câbles, serrait des embouts déjà trop serrés, dépliait et repliait des cartes marines dont il connaissait chaque courbe par cœur. Ces gestes répétés étaient les seuls points fixes dans le grand vide de ses journées, les seules preuves tangibles qu'il existait encore comme entité agissante et non comme simple conscience flottante.

Parfois, au milieu d'une de ces inspections absurdes - comme compter pour la troisième fois les packs d'eau minérale - il s'arrêtait net, saisi par l'absurdité de son comportement. Une voix intérieure lui murmurait qu'il ne préparait plus son départ, mais qu'il reculait devant lui en s'inventant des prétextes techniques. Que chaque vérification supplémentaire était un grain de sable jeté dans les engrenages du temps pour retarder l'échéance du grand saut.

Le soir venu, épuisé par cette activité fébrile et stérile, il s'asseyait dans le cockpit et regardait les autres voiliers. De l'un montait un rire clair, de l'autre une conversation à voix basse, du troisième une odeur de grillade. Ces fragments de vie des autres lui parvenaient comme autant de reproches. Ils vivaient, simplement. Ils n'avaient pas besoin de plans parfaits ni de checklists infinies pour exister dans l'instant.

C'est alors qu'il comprit avec une acuité douloureuse, que son rêve de rupture était une illusion. Ce qu'il cherchait, ce n'était pas l'isolement, mais une autre forme de lien, plus authentique, né du partage du danger et de l'immensité. Il voulait être vu, entendu, reconnu dans son audace. Sans témoin, sans équipier, son départ n'était qu'un songe creux, une représentation sans public.

Ainsi, la mer lui enseignait sa première leçon, bien avant qu'il n'ait quitté le havre : on ne part pas seul pour se retrouver, on part seul pour se confronter à l'effrayant vide de soi. Et Gilles, l'architecte de systèmes, le manager d'hommes, se découvrait soudain terriblement, prodigieusement humain - et terriblement seul.

La seconde leçon - mais il l'avait déjà devinée tout au long de sa carrière, comme on devine une vérité sans vouloir la regarder en face - c'est qu'il était fait pour les projets. Non pour l'action, ni même pour la réalisation, mais pour ce territoire liminaire où tout n'est encore que schéma et potentialité.

Il possédait, cet homme, le goût du passé - non par nostalgie, mais comme archive méthodique de ce qui avait fonctionné ou échoué. Et il nourrissait une passion sincère pour l'avenir - cet avenir propre, ordonné, prévisible qu'il traçait dans les tableaux Excel et les diagrammes de Gantt. L'avenir était pour lui une page blanche qu'il s'agit de remplir avec une écriture impeccable, sans rature.

Mais entre les deux, entre la mémoire et l'anticipation, il éprouvait une profonde, une presque métaphysique indifférence pour le présent. Le présent n'était à ses yeux qu'un point de passage nécessaire, une formalité à subir entre la planification et le bilan. L'instant présent lui semblait désordonné, bruyant, impur. Il y voyait non la vie elle-même, mais une matière première désordonnée qu'il fallait organiser, formater, pour lui donner enfin un sens rétrospectif ou prospectif.

Ainsi vivait-il perpétuellement en décalage, absent à ce qui était, déjà parti vers ce qui serait, ou occupé à classer ce qui avait été. Son âme était une chambre des cartes où l'on naviguait sur des mers pas encore traversées, où l'on explorait des côtes déjà quittées. Le port actuel, le bateau réel, le vent présent n'étaient que des détails provisoires, presque anecdotiques, dans la grande géographie abstraite qu'il habitait vraiment.

Il appareilla un vendredi matin, un peu avant l'heure de la pleine-mer, raillant pour une fois les présages - lui qui, d'ordinaire, y attachait une ombre d'attention. Une brise légère, frisquette, l'attendait au-delà de la jetée, suffisante pour porter « Échappée Belle » à six nœuds, pas un de moins. Grand-voile gonflée, vent de travers, mer à peine ridée : que pouvait-il exiger de plus ? Rien, sinon peut-être que le soleil perce l'opiniâtre grisaille qui voilait le ciel. Il quittait Saint-Malo, et quelque chose en lui savait que ce départ était un adieu. Alors il s'appliqua à graver l'instant dans sa mémoire, à fixer d'un regard neuf ce paysage qui se retirait : le Buron, le phare du Jardin, les Courtis… Son âme se fit appareil photographique. Il évita des casiers de pêcheurs, doubla au large le majestueux Cap Fréhel. Et, à partir de là, le vent adonna, progressivement, tout en forcissant. Par confort - ou par prudence -, il prit un ris dans la grand-voile. Mais la vitesse ne diminua point : le loch affichait 7,5 nœuds. Et Gilles, le corps penché dans le vent, se sentit à la fois pilote et passager de son propre destin.

Certes, l'âme est un navire et chaque geste une manœuvre sur une mer intérieure dont nous ignorons les caps. La réduction de voilure avait été hésitante - Gilles le nota non comme un jugement, mais comme une constatation météorologique de l'état de l'être. Cela ne l'inquiéta pas outre-mesure, il devait se réapprendre, réapprendre les automatismes. Mais dans la maladresse du geste que n'aurait pas dénoncé Marcel Jousse, c'est toute la cartographie de son déclin physique qui se révéla à lui. La force, cette illusion de la jeunesse, s'était étiolée, non pas en fuite, mais en une lente et inexorable retraite, comme une marée qui se retire d'un estran et n'y laisse que la mémoire humide des dunes.

Le pilote automatique engagé - ô moderne ironie qui confie à une machine le soin de guider l'homme qui ne sait plus se guider lui-même -, vint la question du repas. Quelle est la nature de la faim, sinon le prétexte d'un rituel ? Seul, le rituel se défait. Ce ne fut ni paresse ni absence de faim, mais plutôt l'annulation de la nécessité de paraître, même à ses propres yeux. Un paquet de chips, un verre de rouge, voilà le festin de celui qui n'a pour témoin que son ombre sur la table du cockpit. Il songea, non sans une mélancolie qui est le fond sonore de toute vie solitaire, qu'en compagnie il eût cuisiné. Mais à quoi bon ? La compagnie n'est-elle pas le miroir dans lequel nous nous regardons exister ? Sans elle, l'existence se réduit à sa plus simple, et peut-être plus vraie, expression.

Puis ce fut le doublement de Bréhat au jusant. Course contre le temps, contre l'eau, contre soi. Lutter contre le courant des Heaux, cette force invisible et massive, n'est-ce pas la métaphore même de toute vie ? Avancer pour ne pas reculer, se battre pour simplement rester en place, dès la mi-marée de notre existence. Le jour coula, liquide et épais, imprégné d'une humidité diabolique qui collait à la peau comme le remords à l'âme. Même la tenue technique, conçue pour ce lieu, était une armure dérisoire contre l'ambiance, cette chose immatérielle et pourtant si tangible.

Enfin, le havre. Les Heaux doublés, ce fut l'abattée vers la rivière de Tréguier. Ce lieu qu'il connaissait, comme on connaît un vers de poème ou une mélodie oubliée, lui offrit la familiarité triste des choses qui persistent. La marina, les formalités - ces petits rites sociaux qui nous rattachent à un monde que nous fuyons en mer -, puis la marche vers la vieille ville. Une chose était sûre : après cette journée de mer, Gilles se sentait épuisé.

Bretagne trégorroise, pierres et crépuscule. Et puis, le soir venu, la pizzeria. Éclat de lumière et de bruit dans la nuit. Théâtre où il fut spectateur seul. La solitude, qui en mer avait la noblesse d'un choix, prenait ici, devant ces couples devisant avec ce bon appétit de vivre, l'allure d'une infirmité secrète. Ils parlaient, riaient, partageant non seulement la nourriture, mais l'illusion réconfortante d'être, pour l'autre, un miroir qui renvoie une image existante.

Lui, Gilles, mangeait sa pizza. Il goûtait la tomate, le fromage, l'origan, et en même temps, il goûtait la saveur amère et métallique de sa propre condition. Il n'était pas triste. Il était conscient. Et dans cette conscience résidait toute la tragédie et toute la beauté d'être un : un île entourée de mer par tous les côtés, regardant au loin les lumières des autres îles, sans jamais pouvoir vraiment leur jeter une passerelle.

C'est alors qu'il se décida à recruter un équipier. Par un soudain désir de compagnie - même si la solitude est un habit qui, une fois porté, épouse les formes de l'âme -, mais par une nécessité pratique, une concession faite à la fragilité des muscles et à l'implacable logique de la mer. La prudence exigeait deux paires de bras pour les manœuvres délicates.

De retour à bord, dans le ventre oscillant de la cabine, il composa une annonce sur les bourses aux équipiers. Il le fit avec une application méticuleuse, comme on rédige un manifeste ou un aveu, pesant chaque mot, chaque nuance. Il spécifia, sans ambages, qu'il ne recherchait pas d'équipière. Ce n'était point, se dit-il en relisant sa prose, une misogynie primaire - il avait connu et respecté des femmes marines bien plus capables que la plupart des mâles -, mais une précaution métaphysique, une barrière érigée contre le chaos des malentendus modernes.

Le monde, désormais, était un champ de mines où le moindre geste, le regard le plus innocent, pouvait être détourné de son sens et transformé en preuve accablante. Il se méfiait non des femmes, mais du théâtre absurde des accusations, de ce tribunal invisible où l'on est présumé coupable d'exister, d'être un homme, d'occuper un espace. Son âme, déjà lasse des éléments, ne supporterait pas le poids d'une fausse allégation, d'un « il a dit, elle a dit » qui flétrirait à jamais son refuge marin. Plusieurs histoires, entendues dans les bars du port ou lues dans les journaux, corroboraient ses craintes sinistres. Elles planaient comme des brumes mauvaises sur le simple désir de partager une traversée.

Grâce au miracle ambigu d'Internet, les réponses arrivèrent dans les heures qui suivirent, telles des mouettes attirées par un appât. Son écran s'illumina de vies potentielles, de fragments d'existence offerts.

Il les parcourut avec un détachement mélancolique. Beaucoup étaient farfelues, émanant d'âmes en rupture de ban, cherchant moins la mer qu'une échappatoire à leur propre naufrage terrestre. D'autres, candides, avouaient une inexpérience totale, croyant que la mer est une cure et non une révélatrice. Chaque profil était un livre dont il ne lisait que la quatrième de couverture, une promesse ou un avertissement déguisé.

Et Gilles, assis dans le clair-obscur de sa cabine, se sentit soudain non plus capitaine, mais gardien d'un seuil. Il ne cherchait pas un ami, ni même un compagnon. Il cherchait un autre lui-même, un être qui comprendrait sans mots, qui manœuvrerait dans le même silence complice, une ombre fidèle qui ne projetterait pas sur lui le drame trouble de ses propres attentes. Il cherchait l'impossible : un autre solitaire acceptant de n'être, pour un temps, qu'une moitié de geste, une paire de bras sans histoire.

Alors qu'il allait renoncer à son projet d'équipier, l'âme déjà résignée à la solitude comme à un destin inéluctable, un nouveau message s'afficha sur l'écran de la tablette. Cinquante-cinq ans. Une mention qui parla à son propre âge. Bonne connaissance de la mécanique diesel - ô utilité concrète, si étrangère à son esprit abstrait ! Plusieurs croisières hauturières - l'expérience, cette sagesse des mains et de la mer. Bonne forme physique - le corps, cet instrument trop souvent négligé. Aptitudes à la cuisine - un art qui transforme la nécessité en rite. Caractère enjoué - une lumière possible dans la pénombre de sa propre gravité.

Pas de photo. Un visage absent, une silhouette laissée à l'imagination. Peut-être était-ce mieux ainsi. L'essence d'une personne réside-t-elle dans ses traits ou dans la synthèse de ses verbes ? Gilles, l'éternel méfiant, sentit une curiosité fragile l'envahir. Il prit rendez-vous pour la prochaine escale, Camaret. Un nom, un point sur une carte, devenu soudain le lieu d'une possible rencontre avec une autre ombre errante.

Le lendemain matin, il appareilla. L'action fut simple, presque mécanique : cap sur Camaret. Le temps, étrangement, était identique à la veille. Une constance météorologique qui, pour la Bretagne, frôlait l'exception, voire l'absurdité statistique. Mais ce qui était plus exceptionnel encore, peut-être, était la persistance même de cette pensée en lui - l'idée que le monde extérieur puisse refléter une quelconque permanence. Le vent restait un allié mesuré. Un ris pris, force 4, vent de travers : une configuration parfaite, presque trop raisonnable, pour lutter contre l'inéluctable courant qui, telle une pensée obsessive, se manifesterait tôt ou tard.

Et il arriva, ce courant, alors qu'il longeait le pays Pagan. Cette terre mystérieuse et sauvage, dont le nom même évoque un paganisme ancien, semblait libérer une force tellurique dans l'eau. Soudain, il s'inversa et « Échappée Belle » fut prise dans le tapis roulant du Chenal du Four. La nuit tombait, non comme un voile, mais comme une dissolution progressive de la réalité. Et dans cette pénombre, mille feux s'allumèrent - phares, balises, lumières de villages - éclairant la côte d'une géométrie mystérieuse et le dit chenal d'un chemin de lumière artificielle.

Le bateau n'avançait plus ; il était avalé, porté par une puissance bien plus grande que le vent. Dix nœuds. La coque fendait une eau noire et luisante, poussée par le flux davantage que par le souffle. Gilles n'était plus le pilote, mais le spectateur de sa propre progression, un passager dans le ventre d'une force invisible. Il éprouva une sensation étrange : celle d'être emporté par le destin lui-même, par un courant qui le dépassait et qui, pour une fois, n'était pas de son fait.

Le feu de Kermorvan fut doublé, non comme une victoire, mais comme une étape franchie dans un rêve. Puis vint l'engagement dans le chenal de Camaret, plus étroit, plus intime. L'ancre tomba enfin, tout près de la jetée, dans un claquement sourd qui rompit le sortilège. Le silence revint, peuplé seulement du clapotis contre la coque.

Et dans le cockpit, seul sous les étoiles masquées par les lumières du port, Gilles sentit monter en lui non pas de l'excitation, mais une curiosité profonde et mélancolique. Demain serait un autre jour. Non pas une nouvelle page blanche, mais la rencontre avec un autre être, une autre conscience, un autre univers entier porté par un inconnu de cinquante-cinq ans. Que serait cet autre ? Un compagnon de route ? Un miroir ? Ou simplement le révélateur de sa propre solitude ?

La nuit était calme. Le bateau se balançait doucement. Et Gilles, le gestionnaire de systèmes, l'architecte de sa propre évasion, se surprit à attendre l'aube non pour ce qu'elle apporterait de nouveau, mais pour la réponse qu'elle pourrait donner à la question qu'il n'avait jamais cessé de se poser : qui suis-je, lorsque je ne suis plus seul ?

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