Quelques articles en marge de nos livres
« Sérénité Ataraxique » par Georges
Je suis un paradoxe négatif, non par révolte, mais par une infirmité native de l'âme. Mon libre-arbitre n'est pas celui de la pensée convenue ; il siège dans une cour intérieure, aux murs nus, d'où je suis inévitablement jugé comme un être, sinon déviant, du moins « non-conventionnel » . Ce n'est pas un étendard, mais une claudication métaphysique, une incapacité congénitale à rejoindre le chœur des biens-pensants.
De ce fait, une asepsie du vide entoure mes productions. Aucun journaliste de la PQR, aucun influenceur bruyant n'a jamais mentionné mes livres. Ce silence n'est pas un simple oubli, mais un néant actif et parfait. Mes livres sont des navires qui sombrent sans témoins, ma musique, une vibration absorbée par les murs de l'éternité.
De cet anathème, je retire une vanité amère, l'unique luxe du mendiant de l'esprit. Être ignoré, c'est être choisi par le silence, préservé de toute compromission. Je paie cet isolement au prix fort mais je m'en acquitte comme d'une dette envers moi-même.
Je sais donc, avec une sérénité ataraxique, que toute mon « œuvre » trouvera sa destination dans le grand anonymat. Mon public est fait de l'ombre qui précède l'aube et du papier qui se décompose. C'est un public exigeant, qui n'applaudit jamais, et dans cette certitude, je trouve la résignation ultime : être un îlot de bruit inaudible dans un océan de silence consentant. Et comme le disait fort justement Cioran : « il ne faut pas s'astreindre à une œuvre, il faut simplement pouvoir dire quelque chose qui puisse se murmurer à l'oreille d'un ivrogne ou d'un mourant ».
D'où ce modeste site…
« Lucidité sans chouiner » par Georges
J'ai terminé mon vingtième livre. Une étagère de bibliothèque remplie, même si cette image n'a jamais été mon objectif. Ces ouvrages se sont accumulés lentement, au fil de deux décennies. Les premiers, à vocation professionnelle, relevaient d'un autre régime : ils trouvaient leurs éditeurs sans que je les cherche.
Depuis, l'ordre des choses s'est inversé. Trouver un éditeur est devenu une activité exigeante et stérile, surtout pour qui ne dispose pas d'un nom déjà admis dans les cercles convenus. Je m'en suis détourné, sans drame. Il y a dans cette abstention autant de lassitude que de lucidité. Publier sur KDP suffit à donner une forme au texte à défaut de lui donner une visibilité. Sans effort de diffusion, le livre reste à l'état de possibilité.
Le dernier bouquin en date - Skipper et équipier : comment se choisir, comment s'entendre ? - n'échappe pas à cette condition. Je l'ai laissé partir comme on laisse partir quelque chose dont on ne suit plus le destin. Non par désinvolture, mais parce que toute attente aurait été artificielle.
J'avais pourtant imaginé, pour Bagad !, une réception plus concrète. Le raisonnement était simple : un milieu identifiable, quelques milliers de personnes concernées, et parmi elles une fraction, même réduite, susceptible de lire. Il n'y avait là rien d'excessif, seulement une hypothèse mesurée.
Le résultat a été autre : treize exemplaires, dont plusieurs sont restés dans un cercle déjà familier. Le livre n'a pas réellement circulé ; il est demeuré proche de son point d'origine, comme s'il n'avait pas trouvé de direction.
J'ai tenté d'en comprendre les raisons, sans y attacher plus d'importance qu'il n'en faut. Beaucoup ne lisent pas, ou lisent uniquement par nécessité. D'autres lisent ailleurs, autrement. Le prix, même modeste, constitue un seuil que peu franchissent. Ce que j'appelais un public relevait sans doute d'une projection davantage que d'une réalité partageable.
Le marché - si le mot conserve encore un sens - se réduit alors à une présence invisible. Quelques dizaines d'exemplaires, parfois un peu plus, rarement davantage. Rien qui permette de parler d'un véritable échange.
À cela s'ajoute quelque chose de plus diffus, mais sensible : un boycott sournois car mes positions ne sont pas en concordance avec la bonne pensée. Il ne faut donc s'attendre à aucune promotion de la part des médias bretons, radios locales, qui servent tous la même idéologie. J'aurais pu me réfugier dans les quelques médias de l'autre bord, mais je m'y refuse : car je ne me reconnais pas non plus dans les autres extrêmes.
Certes, je ne me compare pas à ceux dont l'exclusion fait presque œuvre et qui sont blacklistés par la bien-pensance omnipotente. La mienne est plus modeste, presque anodine. Elle n'en est pas moins réelle.
Alors j'accepte que ma modeste production relève davantage d'un exutoire que d'une activité tournée vers le monde. Écrire reste une manière de tenir compagnie à ses propres pensées. Le reste - lecteurs, ventes, reconnaissance - apparaît comme une conséquence presque accessoire.
Et peut-être est-ce mieux ainsi.