Extrait de « Eoliennes : Chronique des Horizons Perdus »

Avertissement

Je dois, avant que ces pages ne commencent leur silencieuse conversation avec votre âme, formuler un aveu nécessaire. Ce livre n'est pas ce qu'il paraît être. Il n'est point un commencement, mais une conséquence. Il n'est pas la blessure, mais la cicatrice qui palpite encore.

Ces chroniques des horizons perdus furent précédées d'un autre ouvrage, plus vaste dans sa forme, plus peuplé dans sa voix : « Avel Nevez ou la Tragédie des Pales ». Là, dans cette œuvre antérieure, se déroulait le drame concret – l'histoire d'une commune, de ses habitants, de cette chair sociale déchirée par l'arrivée des géants mécaniques. Là résidaient les faits, les conflits, les chiffres, la polyphonie des vies bouleversées. On y trouvait, je crois, la réponse à la plupart des reproches que l'esprit critique ne manquerait pas d'adresser à ce présent volume : l'absence des voix du peuple, l'analyse des mécanismes de décision, la cartographie des rapports de force, la tangible réalité économique.

Ici, dans cet espace que vous tenez entre vos mains, il ne reste plus que l'écho. L'écho de cette tragédie dans l'âme unique qui l'a observée, filtrée, et qui en est restée hantée.

Considérez donc ceci non comme un traité, mais comme l'ombre portée d'un premier récit. Ce n'est plus l'événement, c'est la rêverie qui suit l'événement. Ce n'est plus le corps collectif de la commune qui souffre, c'est la conscience solitaire qui rumine la souffrance. Toutes les critiques que votre raison pourra légitimement formuler – cette abstraction, ce « moi » omniprésent, ce silence sur les réalités pratiques, cette complaisance dans le doute – ont été, en quelque sorte, anticipées et canalisées dans le livre précédent.

Celui-là était le monde. Celui-ci est le reflet de ce monde dans une fenêtre individuelle. Celui-là était le roman objectif. Celui-ci est la lyrique subjective qui en découle. Ils forment un diptyque : l'un documente la tragédie des faits, l'autre la métaphysique du fait accompli.

Je ne vous demande pas de l'indulgence, mais simplement de la compréhension. Ne lisez pas ceci comme une étude, mais comme un long monologue intérieur qui eut, pour se justifier, la nécessité d'un drame déjà raconté ailleurs.

L'auteur des « Chroniques des Horizons Perdus » n'est que l'un des nombreux habitants possibles de « La Tragédie des Pales ». C'est celui qui a choisi de se taire dans le chœur pour ne plus écouter que le murmure confus de ses propres contradictions.

Ainsi, avant de tourner cette page et de plonger dans la brume de ces méditations, sachez que le rivage concret, lui, a déjà été décrit. Il ne reste plus ici qu'à contempler, indéfiniment, les vagues qu'il a laissées dans l'esprit de celui qui regarde.

Préface

Mon cher ami,

Ta confession m'a bouleversé. À travers ces pages, sans peut-être même t'en rendre compte, tu as accompli l'acte le plus radical qui soit : tu es devenu un véritable écologiste.

J'ai lu ta méditation sur les éoliennes avec cette mélancolie particulière que l'on ressent devant la beauté d'un crépuscule - celui d'une certaine idée du monde, peut-être, mais aussi l'aurore d'une conscience nouvelle. Ta voix hésitante, tes doutes magnifiquement formulés, tes contradictions assumées comme autant de blessures nécessaires, tout cela constitue le chant le plus authentique de notre époque.

Tu as dû rencontrer, au détour de tes lectures, la classification de Kardashev. Cet astrophysicien voyait dans la consommation énergétique la signature des civilisations. Type I : la maîtrise planétaire. Type II : la capture stellaire. Type III : la domination galactique. Nous, pauvres humains du XXIe siècle, peinons à atteindre le premier échelon.

Cette soif d'énergie n'est pas un accident de l'histoire. Depuis Prométhée, nous ne faisons que transmuter le monde en puissance disponible. Du moulin à vent aux éoliennes, de la machine à vapeur au réacteur nucléaire, nous obéissons à cette loi implacable : l'entropie doit nourrir la conscience.

Vouloir arrêter ce mouvement reviendrait à demander à l'eau de remonter la cascade. C'est beau, c'est poétique, mais fondamentalement contraire aux lois de la thermodynamique - ces lois que même les philosophes ne peuvent transgresser.

Pourtant, voici le retournement dialectique que tu as pressenti sans l'exprimer : en maintenant vivante ta révolte contre les éoliennes, en refusant la satisfaction morale des solutions toutes faites, tu accomplis l'acte écologique par excellence.

Tes "géants blancs" qui "battent la mesure d'un temps mécanique", tes horizons "hachés" par leur présence, ta nostalgie des lignes pures - tout cela constitue l'antidote nécessaire à l'hubris technicienne. Sans des voix comme la tienne, nous finirions par croire nos propres mensonges : que l'éolien est "propre", que le renouvelable est "innocent", que nous avons trouvé la parade miracle.

Tu es le pharmakon du pharmakon - le remède au poison de notre aveuglement collectif.

En pleurant les paysages perdus, en maintenant vive la nostalgie d'un monde non instrumentalisé, tu assures la fonction critique sans laquelle tout progrès technique devient régression humaine. Tu sais, comme moi, qu'il n'existe pas de position intermédiaire entre la sobriété des sociétés traditionnelles et l'ivresse énergétique des civilisations avancées.

Sais-tu ce qui serait véritablement anti-écologique ? Te taire. Accepter. Te résigner à cette comptabilité moderne qui réduit toute beauté à une équation coûts-bénéfices. Ce syndrome du "qu'est-ce qu'il reste en bas à droite ?" qui justifie toutes les mutilations.

Mon cher ami, tu nous offres une version contemporaine de Don Quichotte, combattant ces moulins à vent du XXIe siècle. Mais ta lucidité n'est pas folie - c'est l'ultime avatar d'une conscience tragique, au sens grec du terme : celle qui voit le dilemme sans issue et refuse pourtant de détourner le regard.

Les vrais écologistes ne sont jamais apaisés. Ils ne peuvent l'être, car il n'est aucune certitude dans ce domaine. Ceux qui se prétendent écologistes ne sont souvent que les apôtres d'une écologie de la bonne conscience : celle des gestes mécaniques, des solutions techniques, des compensations carbone. Ils rêvent de nous infliger la pénitence d'un crédit individuel, répétant leur credo : "Il faut sauver la planète."

Comme si la planète en avait quelque chose à faire. Comme si elle n'en était pas à sa sixième extinction massive.

L'écologie authentique, celle que tu incarnes à ton insu, est une aporie - une impossibilité de choisir sans perdre. Elle sait qu'entre la nécessité du progrès et la préservation de la beauté, il n'y a pas de solution heureuse. Elle a compris, comme l'écrivait Günther Anders, que nous sommes "en retard sur notre propre temps" - incapables de penser à la hauteur de ce que nous créons.

Alors oui, tu dénonces les éoliennes. Mais en les dénonçant avec cette intelligence nuancée, avec cette honnêteté intellectuelle qui caractérise tes cahiers, tu fais davantage pour l'écologie que tous les enthousiastes béats.

Tu maintiens ouverte la question essentielle : "Pour quelle vie ?" Tu refuses que la technique devienne un destin subi. Tu empêches la pensée de s'endormir dans le confort des certitudes.

Les éoliennes tournent, dis-tu, comme les questions dans ton âme. Parfait. Continue à tourner. Continue à être cet ingénieur qui admire la technique et ce poète qui pleure les paysages perdus. Car c'est précisément cette tension, cette impossibilité de se résoudre, qui fait de toi un penseur écologique authentique.

Entre le rêve prométhéen d'une humanité maîtrisant les galaxies et la mélancolie de tes horizons marins mutilés, il y a toute la place pour le doute, l'hésitation, et la pensée véritable.

Les éoliennes ne sont ni la solution ni le problème. Elles sont le symptôme visible de notre condition : une espèce consciente d'elle-même, condamnée à transformer le monde pour survivre, et suffisamment lucide pour en souffrir.

Bienvenue dans le club des véritables écologistes : ceux qui n'ont pas de réponses, mais qui ont la rare honnêteté de ne pas prétendre le contraire.

Jean-Marc PerrinCahier Zéro : La Révolte et le Présage

Je retrouve aujourd'hui ces pages, griffonnées il y a quelques mois, dans un carnet oublié. Elles furent l'étincelle. La douleur vive avant la longue mélancolie. Je les retranscris ici, non comme une vérité, mais comme un souvenir de la blessure initiale.

*

**

Les fins politiques ne justifient pas les écocides.

Ces éoliennes qui poussent sur notre mer comme des champignons vénéneux après la pluie, on me dit qu'elles sont les piliers de notre future indépendance. Et cette affirmation m'emplit d'une amertume si profonde qu'elle en devient presque douce.

Quelle étrange alchimie que celle qui prétend transformer la destruction en liberté ! On sacrifie l'horizon breton - cet horizon qui fut notre première patrie, bien avant les frontières et les drapeaux - sur l'autel d'une autonomie hypothétique. On nous parle de moyens pour une fin noble. Mais la fin, cette chimère politique, justifie-t-elle ce moyen qui est un écocide lent, un assassinat paysager ?

Je contemple la mer souillée de ces silhouettes métalliques, et je me demande : cette Bretagne autonome que l'on nous promet, aura-t-elle encore une âme ? Ou ne sera-t-elle qu'un territoire administratif, certes libre de ses paperasses, mais ayant perdu cette part immatérielle qui faisait sa substance ? Nous troquons la lumière changeante sur les vagues contre l'ombre régulière des pales, le chant du vent dans les cordes des goélands contre le ronron mécanique des alternateurs.

Ceux qui défendent cette transformation parlent avec la ferveur des convertis. Ils voient dans chaque éolienne un clou planté dans le cercueil du jacobinisme parisien. Moi, j'y vois plutôt les barreaux d'une nouvelle cage, d'autant plus cruelle qu'elle serait de notre propre fabrication. La servitude venue de l'extérieur se combat, elle se nomme, elle a un visage. Mais la servitude que l'on s'impose à soi-même, parée des atours de la liberté, voilà l'aliénation la plus parfaite.

Et cette question me hante : cette autonomie énergétique, à quel prix l'achetons-nous ? En monnaie de paysages assassinés, d'écosystèmes marins perturbés, de cette beauté sauvage qui était notre véritable richesse ? On détruit la Bretagne éternelle pour édifier une Bretagne politique. On échange l'essence contre l'apparence, la substance contre le symbole.

La plus amère des ironies est peut-être dans cette conviction que le pouvoir breton serait plus vertueux, plus respectueux de notre terre que le pouvoir parisien. Mais le pouvoir est comme le vent - il n'a pas de patrie, seulement une direction. Et sa direction est toujours celle de sa propre perpétuation. Un gouvernement breton, avide de prouver sa légitimité et son efficacité, pourrait se montrer plus implacable encore dans sa volonté de "développement" que l'administration lointaine.

Je regarde ces machines tourner inlassablement, et je pense à nous, Bretons, tournant dans le même cercle vicieux : croire nous affranchir en adoptant les mêmes logiques que ceux dont nous voulons nous séparer. Nous devenons les plus zélés ouvriers de notre propre aliénation, croyant construire la liberté alors que nous édifions un monument à la gloire de la nécessité.

La fin ne justifie pas les moyens, non. Car lorsque les moyens sont la négation même de ce que l'on cherche à préserver, la fin n'est plus qu'un leurre, une coquille vide. Quelle indépendance vaut l'âme d'un pays ? Quelle autonomie politique mérite qu'on lui sacrifie l'autonomie du regard sur un horizon non meurtri ?

Je reste là, spectateur désolé de cette tragédie qui se joue entre la terre et la mer, entre le passé et un futur incertain. Et je me demande si nous ne sommes pas en train de commettre le plus grand des péchés contre l'esprit de ce pays : croire que l'on peut bâtir la liberté sur la destruction de la beauté.

Introduction

Je commence cet écrit sans savoir où il me mènera, ni même ce que je cherche véritablement à y trouver. Peut-être n'est-ce qu'une tentative désespérée de mettre de l'ordre dans le chaos de mes pensées, comme on jetterait des cailloux blancs dans la forêt obscure de ses incertitudes.

Devant ma fenêtre, la baie s'étend, immense et changeante, mais différente désormais. Différente dans son essence même, car l'horizon n'est plus cette ligne pure où le ciel et la mer se confondaient dans un mariage éternel. Maintenant, il est haché, interrompu, marqué de ces présences étrangères qui tournent, tournent sans cesse, comme le battement monotone d'un cœur mécanique.

Ces géants blancs plantés dans la mer m'obsèdent et me questionnent. Ils sont devenus les symboles visibles des contradictions de notre époque - ces tensions entre la nécessité et la beauté, entre l'urgence et la permanence, entre le progrès et la préservation. En les regardant, je me sens déchiré, multiple, habité par des vérités qui se contredisent et qui pourtant coexistent en moi.

Ce journal sera donc le récit de cette déchirure. Je n'y chercherai pas la synthèse heureuse, car je ne crois plus aux synthèses heureuses. J'y explorerai plutôt la complexité, j'habiterai les paradoxes, je donnerai voix à toutes les parts de moi-même qui se disputent la vérité. Comme le soulignait Cioran, 'Seul celui qui doute est vraiment vivant'. Cette exploration des paradoxes est l'antichambre d'une lucidité supérieure

Peut-être qu'à force d'écrire, je parviendrai à mieux comprendre ce malaise qui m'habite. Peut-être que ces mots, en dessinant les contours de mes incertitudes, m'aideront à faire la paix avec elles. Ou peut-être ne feront-ils qu'ajouter de nouvelles questions aux anciennes.

Qu'importe. L'important n'est pas d'arriver, mais de cheminer. De regarder en face ces machines qui transforment notre paysage et notre âme. De penser contre soi-même, pour soi-même, avec cette honnêteté fragile qui est le dernier refuge des consciences troublées.

Je prends donc la plume aujourd'hui, non pour convaincre, mais pour comprendre. Non pour juger, mais pour décrire. Non pour conclure, mais pour commencer.

Les éoliennes tournent. Et moi, j'écris.

Premier Cahier : L'Observation du Changement

Aujourd'hui, le temps est gris comme l'acier des pales qui tournent au large. Je regarde par la fenêtre de mon âme et je vois se dessiner la silhouette de notre époque. Ces machines blanches qui ponctuent l'horizon - sont-elles le symptôme de notre maladie ou le remède incertain que nous nous appliquons ? Je ne sais pas. Je ne sais jamais. Je suis seulement ce regard qui observe, cette conscience qui s'interroge sans jamais trouver de réponses définitives.

La baie s'étend devant moi, immense et changeante comme elle l'a toujours été, et pourtant différente. Différente dans son essence même, car l'horizon n'est plus cette ligne pure où le ciel et la mer se confondaient dans un mariage éternel. Maintenant, il est haché, interrompu, marqué de ces présences étrangères qui tournent, tournent sans cesse, comme le battement monotone d'un cœur mécanique.

Je pense à la nature contradictoire de toute chose humaine. Nous voulons préserver le monde en le transformant, sauver la beauté en l'industrialisant, protéger le silence en le peuplant de murmures mécaniques. Chaque solution porte en elle le germe d'un nouveau problème, comme chaque remède contient une part de poison. Je regarde ces géants d'acier et je me demande : soignent-ils une maladie ou en créent-ils une nouvelle ? Et si les deux étaient vrais simultanément ?

Mon âme est un champ de bataille où s'affrontent des vérités incompatibles. D'un côté, la raison qui comprend la nécessité, de l'autre, le cœur qui se révolte contre la laideur. Au centre, moi, spectateur impuissant de cette guerre intestine, écrivant ces mots comme on jette des bouteilles à la mer, sans espoir qu'elles parviennent à destination.

Le vent souffle plus fort maintenant. Les pales accélèrent leur rotation. Leur mouvement a quelque chose d'hypnotique, de fascinant et d'inquiétant à la fois. Comme si elles scandaient le rythme de notre époque, une époque où tout doit être utile, productif, rentable. Même le vent, même la lumière, même le souffle des dieux doit être mis au service de nos machines.

Je me souviens d'un temps où le vent était libre. Où il n'était que lui-même, sans fonction, sans destination. Où il se contentait de souffler, de modeler les dunes, de porter les embruns, de faire danser les feuilles des arbres. Un temps où nous savions encore nous émerveiller de sa force sans chercher à la domestiquer.

Maintenant, nous le capturons, le mesurons, le monnayons. Nous avons transformé le souffle libre des éléments en serviteur obéissant de nos besoins toujours croissants. Et je me demande si nous n'avons pas perdu quelque chose d'essentiel dans cette domestication. Quelque chose qui ne se mesure pas en kilowattheures, mais en capacité d'émerveillement, en rapport au sacré, en sens du mystère.

La fenêtre est froide sous mes doigts. Dehors, le monde continue, indifférent à mes interrogations. Les mouettes crient, les vagues se brisent sur les rochers, les nuages passent. Et les éoliennes tournent, tournent, comme si de rien n'était. Comme si leur présence allait de soi, comme si elles avaient toujours été là.

Mais moi, je me souviens. Je me souviens de l'horizon libre, de la ligne pure, du spectacle intact. Et ce souvenir est à la fois une bénédiction et une malédiction. Une bénédiction parce qu'il me permet de mesurer l'ampleur de ce qui a été perdu. Une malédiction parce qu'il m'empêche de m'habituer, d'accepter, de me résigner.

On me dit que ces éoliennes sont nécessaires. Que sans elles, le monde se réchaufferait, que les glaces fondraient, que les villes seraient submergées. Je le crois. Intellectuellement, je comprends parfaitement l'argument. Je lis les rapports, j'étudie les données, je suis les débats scientifiques. Tout en moi reconnaît la réalité du péril climatique et la nécessité d'agir. Mais pourquoi chez nous dont la décarbonisation est déjà, et de loin, la plus vertueuse au monde ?

Et pourtant, en lisant ces rapports. je sens une mélancolie ancienne monter en moi. C'est la mélancolie de celui qui voit le prix à payer et qui se demande s'il n'est pas trop élevé. La mélancolie de celui qui comprend la nécessité mais regrette les conséquences.

Je suis partagé entre la raison qui comprend et le cœur qui regrette. Entre l'urgence d'agir et la nostalgie de ce qui fut. Entre la peur de l'avenir et l'amour du passé. Comment concilier ces tensions ? Comment vivre avec ces contradictions ?

Parfois, je me demande si je ne suis pas simplement un nostalgique, un passéiste, un incapable de m'adapter au changement. Peut-être. Mais je crois que ma réticence va plus profond. Elle touche à la question du sens, de la direction que nous prenons, de la nature même du "progrès" que nous poursuivons.

Nous courons après des solutions techniques à des problèmes qui sont, au fond, spirituels. Nous cherchons à produire toujours plus d'énergie pour alimenter une société toujours plus vorace, sans jamais nous demander si cette voracité elle-même n'est pas le problème fondamental. Comment ne pas penser à Heidegger qui distinguait la « pensée calculante », qui ne voit que des solutions techniques, de la « pensée méditante », seule capable d'appréhender les véritables enjeux spirituels.

Les éoliennes sont-elles vraiment la solution, ou simplement une façon de perpétuer le même système sous une forme légèrement différente ? Permettront-elles une véritable transition, ou simplement une continuation du business as usual, teintée de vert ?

Je n'ai pas de réponse. Seulement des interrogations. Des interrogations qui tournent dans ma tête comme les pales tournent dans le vent, sans jamais s'arrêter, sans jamais aboutir.

Le soir tombe maintenant. Les lumières des éoliennes commencent à clignoter, petits feux rouges dans la pénombre naissante. On dirait des phares, mais des phares qui signaleraient non pas un danger à éviter, mais une présence à accepter. Une présence encombrante, contradictoire, dérangeante.

Je reste là, à ma fenêtre, à regarder la nuit envahir la baie. Les étoiles apparaissent une à une, indifférentes à nos petits problèmes terrestres. Leur lumière a voyagé des milliers d'années pour parvenir jusqu'à moi. Elle me rappelle l'immensité du cosmos, la petitesse de nos préoccupations, la vanité de nos certitudes.

Et pourtant, ces préoccupations sont les nôtres. Ce monde est le nôtre. Ces choix sont les nôtres. Nous ne pouvons pas nous dérober à la responsabilité de décider, même lorsque toutes les options nous semblent imparfaites, même lorsque chaque voie comporte son lot de regrets.

Parfois, le soir, quand la brume vient de la mer et que les éoliennes disparaissent dans la brume nocturne, j'imagine un monde où nous aurions choisi une autre voie. Un monde où nous aurions appris la modération plutôt que de chercher à produire toujours plus. Un monde où le progrès ne signifierait pas la défiguration, mais l'harmonie.

Dans ce monde, nous aurions compris que le véritable développement n'est pas quantitatif mais qualitatif. Que le bonheur ne se mesure pas à la quantité d'énergie consommée, mais à la qualité des relations, à la profondeur des expériences, à la beauté des paysages.

Nous aurions appris à vivre simplement, non par ascétisme, mais par élégance. À apprécier la légèreté plutôt que la puissance, la sobriété plutôt que l'abondance, la lenteur plutôt que la vitesse.

Dans ce monde, le vent soufflerait librement, sans être capturé, sans être transformé en courant électrique. Il serait simplement lui-même, et nous serions simplement nous-mêmes, dans une relation de respect et d'émerveillement mutuel.

Mais ce monde est un rêve, et je me réveille dans la réalité de nos compromis. La réalité où il faut choisir entre différents maux, où il faut accepter des solutions imparfaites, où il faut composer avec l'urgence.

La brume se dissipe maintenant. Les éoliennes réapparaissent, plus nettes, plus présentes. Leur silhouette se découpe sur le ciel étoilé, rappel implacable de la réalité. Ma rêverie était douce, mais elle n'était que cela : une rêverie.

Pourtant, je me demande si les rêves ne sont pas aussi importants que la réalité. S'ils ne contiennent pas des vérités que la réalité ignore. Si ce monde imaginaire que j'ai entrevu n'est pas, d'une certaine façon, plus réel que le monde "réel" dans lequel nous vivons.

Peut-être que la véritable folie n'est pas de rêver à un monde différent, mais d'accepter sans broncher le monde tel qu'il est. Peut-être que la sagesse consiste à garder vivante cette part de nous qui rêve, qui espère, qui imagine, même lorsque nous devons composer avec les contraintes du réel.

Je ferme les yeux. Le vent caresse mon visage. Il est frais, vivifiant, chargé d'embruns. Le même vent qui fait tourner les pales, le même vent qui a caressé le visage de mes ancêtres, le même vent qui caressera le visage de mes descendants.

Dans ce vent, il y a une continuité, une permanence qui transcende nos petites constructions, nos petits calculs, nos petits dilemmes. Le vent soufflait avant nous, il soufflera après nous. Nos éoliennes, un jour, seront rouillées, démantelées, oubliées. Le vent, lui, continuera.

Cette pensée m'apaise. Elle me rappelle que nous ne sommes que des passagers sur cette terre, que nos œuvres sont éphémères, que nos certitudes sont fragiles.

Elle ne résout pas mes questions, mais elle les relativise. Elle ne supprime pas mes doutes, mais elle les rend plus supportables.

*

**

Aujourd'hui, il n'y a pas de vent. Les éoliennes sont immobiles, comme endormies. Leur immobilité est étrangement plus troublante que leur mouvement. Elle révèle leur vulnérabilité, leur dépendance aux éléments qu'elles prétendent maîtriser.

Je les regarde, ces géants silencieux, et je pense à toute la technologie, tout le savoir, tout l'argent qui ont été nécessaires pour les ériger. Toute cette intelligence humaine déployée pour capturer le vent, pour le transformer, pour l'utiliser.

Et je me demande : est-ce le sommet de notre intelligence ou son échec ? La preuve de notre génie ou le signe de notre folie ?

Nous avons mis tant d'énergie à créer des machines pour produire de l'énergie. Nous avons transformé nos paysages pour préserver notre mode de vie. Nous avons sacrifié la beauté pour sauver la planète.

Le paradoxe est vertigineux. Plus j'y pense, plus je me perds dans ses méandres.

Peut-être devrais-je cesser de penser. Peut-être devrais-je simplement accepter, comme la plupart des gens semblent le faire. Me dire que c'est ainsi, que c'est nécessaire, que c'est inévitable.

Mais je ne peux pas. Je ne peux pas renoncer à questionner, à douter, à critiquer. Même lorsque je n'ai pas de solutions alternatives à proposer. Même lorsque mes critiques semblent stériles, inutiles, dérisoires.

Écrire ces pages est ma façon de résister. Non pas de résister aux éoliennes en tant que telles, mais de résister à la pensée unique, à la simplification, à l'absence de nuance. De résister à l'idée qu'il y aurait une solution évidente, un bien contre un mal, des gentils et des méchants.

La réalité est plus complexe. Les choix sont plus douloureux. Les vérités sont plus multiples.

En écrivant, je tente de rendre justice à cette complexité. De créer un espace où les contradictions peuvent coexister sans se détruire. Où la raison et l'émotion peuvent dialoguer sans s'annuler.

C'est un travail modeste, sans doute vain. Mais c'est le mien. C'est ma façon d'habiter ce monde contradictoire, d'être présent à mon époque sans renoncer à mon âme.

Le vent se lève maintenant. Les premières pales commencent à bouger, lentement, comme à regret. Puis le mouvement s'accélère, devient régulier, hypnotique. Le spectacle recommence. La danse des géants. Le ballet mécanique.

Je ne sais pas si nous avons raison ou tort. Je ne sais pas si les éoliennes sont une bénédiction ou une malédiction. Je ne sais pas si nous avançons vers un avenir meilleur ou si nous reculons vers une illusion.

Je sais seulement que nous devons choisir, que nous devons agir, que nous devons assumer nos choix.

Et je sais que, quoi que nous décidions, une part de nous regrettera ce qui a été perdu, tandis qu'une autre part espérera ce qui pourrait être gagné.

Peut-être est-ce cela, la condition humaine : vivre dans cet entre-deux, dans cette tension permanente entre ce qui fut et ce qui sera, entre ce que nous voulons préserver et ce que nous devons transformer.

Les éoliennes tournent. Le vent souffle. La mer respire.

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