Extrait de « Fragments d’un Monde Désenchanté »
L'HOMME QUI ÉCRIVAIT TROP
Il avait huit ans, et le silence de la classe était une église vide où la poussière dansait devant l'autel. Le maître, frère de St.Jean Baptiste de la Salle, tenait la composition de Georges comme une hostie jaunie. Il était d'usage que le meilleur devoir soit lu à toute la classe. C'était un texte sur la pluie — ou plutôt sur l'absence de pluie, sur l'attente, sur cette chose indéfinissable qui fait que les enfants écrivent parfois, sans le savoir, le premier chapitre de leur propre évangile.
— Celui-ci voit avec des yeux qui ne sont pas encore morts », dit le Cher Frère..
Les autres élèves le regardèrent comme on regarde un fantôme : avec une crainte polie. Georges, lui, ne savait pas qu'il était déjà seul. Il écrivait comme on respire, comme le mur respire l'ombre l'après-midi. Les jeudis, tandis que les autres garçons sur la grève fouillaient les rochers pour y déloger la vie — petits crabes verts, algues gluantes —, lui creusait dans les lignes de son cahier. Non pas pour y trouver quelque chose, mais pour s'y perdre.
À la maison, sous la lampe qui peignait des cercles pâles sur le papier, il recopiait des phrases des livres comme on le ferait avec des formules magiques, espérant, sans y croire, qu'un jour elles s'animeraient. Il inventait des pays où les animaux parlaient et où les pierres avaient une mémoire. Une nuit, il écrivit jusqu'à l'aube, jusqu'à ce que l'encre se confonde avec les larmes — ou peut-être était-ce l'inverse ?
Tout cela, assemblé comme des fragments épars, ne formait qu'un élève moyen, peut-être même l'un de ces êtres qui marchent en rangs silencieux dans l'arrière-garde des salles de classe tant il était nul en maths, physique, chimie. Le français seul lui offrait une échappatoire, une île lointaine où son âme, fugitive, pouvait se réfugier. Mais les pensées sont des papillons nocturnes, et les mots, des filets trop lourds pour les capturer. « La pensée vole, les mots vont à pied » — cette phrase de Greene lui revenait souvent, comme une épitaphe pour tout ce qu'il ne parvenait pas à écrire.
Puis, un soir, comme si le destin avait perçu son désarroi, son père rapporta du bureau une machine à écrire Ollivetti. Objet massif, presque archaïque dans sa pesanteur, elle ressemblait à une relique d'un temps où l'écriture était encore un acte physique, une lutte contre la matière. Georges, devant ce monstre métallique, sentit immédiatement la possibilité d'une évasion. Quelques jours plus tard, ses doigts dansaient sur les touches avec la froide précision d'un pianiste qui aurait vendu son âme pour jouer… sans âme. Il tapait maintenant comme une dactylo, Les mots suivaient la pensée. Les deux n'avaient qu'à bien se tenir.
Sa mère, qui savait que les mots sont des fenêtres dangereuses, lui dit :
— Écrire, c'est comme parler à Dieu alors qu'on ne croit pas en Lui.
Il ne comprit pas.
Plus tard, les Jésuites lui enseignèrent l'algèbre de la prose :
— « Une pensée, une phrase. »
— « La clarté avant la musique. »
— « Les métaphores sont des péchés de paresse. »
Et son prof de français, l'abbé Carriex, surnommé « Riton » était le plus terrible, le plus intransigeant. Ses cheveux gris-blancs en brosse, ses petites lunettes métalliques qui cachaient des yeux bleus d'acier, lui donnaient à la fois un air inquisiteur et inquiétant.
Alors, le feu devint cendre. L'encre ne servit plus qu'à tracer des frontières autour des idées des autres. Aristote, saint Thomas, les commentaires des commentaires — une cartographie de l'oubli. Georges cessa d'écrire, puis cessa d'étudier. Il enferma ses cahiers dans une boîte, comme on enterre un oiseau, et les monta au grenier, où les souvenirs d'enfance pourrissent en silence.
Sans formation, sans appui, le voilà livré au monde – non pas comme un acteur, mais comme un figurant dont personne ne remarque l'absence quand il quitte la scène. Le Système, cette grande machine à exclure, avait déjà classé son cas : inutile, interchangeable, condamné à l'effacement progressif. Mais les livres lui offraient une évasion. Il dévorait les rayonnages de la bibliothèque municipale avec la frénésie d'un naufragé s'accrochant aux débris d'une épave.
Il connut tous les métiers de l'ombre, ceux qui n'ont pas de nom dans les discours ambitieux, ceux qui laissent l'âme aussi sale que les mains après une journée de labeur. Nettoyer les dizaines de toilettes d'une grande entreprise – lieux où les puissants, dans l'intimité de leurs besoins, redeviennent des animaux comme les autres. S'occuper du pilon, des poubelles, trier les cartons avec la minutie d'un archiviste du néant. Chaque matin, il séparait le recyclable du déchet ultime, comme si son propre destin oscillait entre ces deux catégories.
Et c'est là, dans cette poussière qui collait à la peau, dans cette odeur âcre de papier pourri et d'encre séchée, qu'il tomba sur des livres différents. Non pas des romans, mais des manuels techniques en anglais, décrivant avec une sécheresse bureaucratique le fonctionnement des ordinateurs IBM 360. On y parlait de releases – chaque version nouvelle enterrant la précédente, comme si le savoir, lui aussi, devait se plier à l'obsolescence programmée.
Poussé par une force obscure, il se mit à lire ces pages, puis à les apprendre par cœur, sans même en comprendre le sens. Pourquoi ? Peut-être pour prouver que son esprit, lui, ne pouvait être mis au rebut. Peut-être simplement pour tromper l'ennui, ce compagnon plus fidèle que tous les amis.
Plusieurs fois par jour, le téléphone sonnait : les techniciens de l'informatique, vêtus de leurs blouses blanches comme des médecins d'une science incompréhensible, lui demandaient d'apporter des rames de papier continu à bandes Carroll pour les imprimantes, ces bêtes insatiables qui régurgitaient des kilomètres de chiffres et de codes. Il poussait alors son chariot branlant, suant sous les néons blafards, et entassait les cartons dans un coin de la salle climatisée où régnaient les machines.
Petit à petit, des bribes de conversation s'échangeaient avec les informaticiens qui, tels des Grands Prêtres d'une religion nouvelle dialoguait avec le Dieu Ordinateur . Eux parlaient de mémoire vive et de traitement par lots ; Georges écoutait, enregistrait, comme si ces mots pouvaient, un jour, former une clé. Mais une clé pour quoi ? Pour sortir de sa condition ? Ou simplement pour comprendre pourquoi certains hommes commandent aux machines, tandis que d'autres ne sont que leurs serviteurs anonymes ?
Il continuait à lire, à mémoriser, sans but. Peut-être était-ce cela, au fond, sa véritable vocation : être un chiffonnier du savoir, un collectionneur de signes inutiles, un homme qui apprend par cœur ce que le monde a déjà oublié.
Un jour pourtant - comme dans ces mauvais romans où le hasard se fait providence - un poste d'aide-opérateur mécanographe se libéra. On le lui offrit, non par charité, mais parce qu'il était là, disponible, et que personne d'autre ne voulait de cette promotion déguisée en corvée supplémentaire. Ainsi quitta-t-il les limbes de l'insignifiance pour ce qu'on osa lui présenter comme un monde de lumière, d'envie et de prestige.
Treize ans plus tard - treize, ce chiffre maudit transformé en talisman - il était devenu un autre. Non pas un homme nouveau, mais une caricature d'autorité, dirigeant avec une rigueur mathématique plusieurs centaines d'informaticiens, gérant des budgets de plusieurs centaines de millions de francs au sein d'une SSII européenne réputée. Décrire cette ascension n'aurait d'autre mérite que de constater comment les systèmes fabriquent leurs propres idoles, comment les hiérarchies consacrent ceux qui ont appris à en jouer mieux que les autres.
Ce qui mérite mention, peut-être, c'est cette pensée paradoxale qui l'animait - monstre hybride né de lectures désordonnées où Kant voisinait avec des manuels de COBOL et d'Assembleur, où Ellul et Simondon s'entrelaçaient aux rapports financiers trimestriels. Son esprit, véritable chiffonnier des savoirs, avait construit une philosophie pratique aussi inclassable qu'inefficace dans sa prétention à l'universel.
De ce magma intellectuel jaillissaient des centaines de notes stratégiques - documents aussi redoutés qu'incompris tant par ses subalternes que ses patrons. Il les produisait selon un rituel immuable : une feuille blanche, un stylo, et cette étrange alchimie où l'on ne sait plus si la main trace la pensée ou si la pensée se contente de suivre les méandres de l'encre sur le papier.
Était-ce là le secret de sa réussite ? Cette capacité à laisser l'inconscient dicter des stratégies d'entreprise ? Ou simplement l'ultime ruse d'un ancien balayeur qui avait appris à emballer ses intuitions dans le jargon de l'époque ?
Peu importe. Le système avait absorbé ce marginal, l'avait digéré, et en avait fait l'un de ses rouages les plus implacables. L'ironie suprême : cet homme qui avait fui l'obscurité était devenu non pas une lumière, mais un gardien zélé des ténèbres organisationnels..
Il en vint à écrire des livres sur son métier – non pas ces manuels compassés que produisent les experts satisfaits, mais des ouvrages hérissés de pensées incongrues, de fulgurances dérangeantes qui forçaient l'admiration malgré elles. Ses pairs, ces gardiens du temple professionnel, d'abord sceptiques, finirent par lui accorder une considération mêlée d'inquiétude. Car son talent – si talent il y avait – consistait précisément à brouiller les frontières entre la technique et la métaphysique, à traquer l'absurde dans les processus les plus rationnels.
Livres, conférences, cours dans les universités prestigieuses – l'autodidacte accomplissait ainsi sa vengeance sublime contre tous les diplômes qui lui avaient manqué. Pourtant, lorsque vint l'âge de la retraite, une question le hanta : n'avait-il vécu que pour son métier ? La réponse oscillait, comme le pendule d'une horloge intérieure, entre l'aveu et le déni.
Oui, car son œuvre professionnelle portait la marque d'une obsession quasi monacale. Non, car deux autres passions avaient secrètement irrigué sa vie : la musique et la navigation à voile.
La musique – surtout la musique traditionnelle bretonne : celle de ses origines – qu'il écoutait en boucle dans son bureau, où se devinait l'ordre caché du monde. Et la voile, cet art de dompter les caprices du vent par la pure géométrie des voiles. N'était-ce pas là, finalement, la même chose que son métier ? Trouver dans le chaos apparent des systèmes une logique supérieure, une harmonie silencieuse ?
L'homme qui avait dirigé des centaines d'informaticiens avec une rigueur implacable passait ses dimanches et ses congés à voguer sans but, soumis aux humeurs de la mer. Le stratège qui pondérait des plans quinquennaux se perdait dans l'improvisation musicale. Ces contradictions n'en étaient peut-être pas : simplement les deux faces d'une même médaille, celle d'un esprit qui avait fait de la tension créatrice son mode d'existence privilégié.
Maintenant que le temps professionnel s'était écoulé, restaient ces autres langages – les notes musicales, le chant des voiles dans le vent – qui continuaient à lui parler de cet ordre caché qu'il avait toujours cherché, sans jamais vraiment le trouver.
Mais ces activités agitées d'une âme trop vaste, nourrissaient en lui une pulsion créatrice qui ne trouvait d'exutoire que dans l'écriture. Chaque jour, il jetait ses pensées aux gouffres mouvants de son blog, de ses réseaux sociaux, éphémères stèles d'un moi dispersé. Chaque année, il publiait des livres—polars, pamphlets, analyses politiques, monographies—autant d'îles désertes dans l'océan de l'indifférence, mais îles tout de même, et l'on pouvait, à défaut de les visiter, saluer leur hétéroclite solitude.
Il écrivait sans cesse, partout, comme un somnambule traçant des signes sur les murs de son insomnie. Son épouse, femme bonne et patiente, lui reprochait doucement cette absence, ce perpétuel détournement vers l'écran lumineux où s'échappait son esprit. Peu à peu, ces reproches devinrent une rivière sourde qui creusait entre eux un lit de silence.
Alors, il se mit à écrire en secret, comme un coupable, comme un amant. La nuit, dans la pâleur des toilettes, sous la lueur coupable du smartphone ; dans les interstices du temps, entre les rayons du supermarché et la file d'attente—il écrivait, toujours, partout, jusqu'à ce que sa femme, lasse de n'être qu'une ombre dans le théâtre de ses phrases, le quittât, le laissant seul, enfin, avec sa seule et véritable épouse : l'écriture.
Et peu à peu, l'âge venant, il se retira du monde, moitié par choix, moitié par décret du temps. Les années lui prirent la mer, cette vieille amante aux vagues infidèles, et reléguèrent la musique au rang de souvenir lointain, écho étouffé d'une passion jadis vive. Alors, il s'enveloppa dans son univers de mots, comme dans un manteau trop large, tissé d'encre et de mélancolie.
Les autres n'existaient plus, ou seulement comme ombres entrevues derrière une vitre embuée—figures floues, voix assourdies. Il vivait dans une bulle d'encre, égoïste et délibérée, où chaque pensée se muait en phrase, chaque émotion en paragraphe. Était-ce une retraite ou une prison ? Une fuite ou un naufrage ? Peu importe. Il écrivait, et l'écriture devenait sa seule géographie, son seul horizon.
Jusqu'où ? Jusqu'à la démence, peut-être. Jusqu'à ce que les mots, ces parasites du réel, se fassent plus vivants que les hommes. Jusqu'à ce que les idées, ces bêtes voraces, le dévorent tout entier—chair, âme et silence.
C'est cette chute—ou cet envol—que je vais vous raconter. L'histoire d'un homme qui, après avoir longtemps fui sa propre plume comme on fuit un destin trop lourd, finit par s'y perdre, comme un navire dans la brume. L'histoire d'un homme qui devint, à force de se dire, un étranger à lui-même. Écrire, n'est-il pas se souvenir de ce qui n'a jamais été ?