Extrait de Itinéraire d’un Sceptique Indécis

La seconde apparition.

Un mois entier avait coulé dans le sablier des choses insignifiantes. Noémie se tenait dans l'atmosphère moite de sa buanderie, le fer à repasser glissant comme une pensée monotone sur le limon des souvenirs, quand la voix traversa de nouveau le mince mur du réel.

- Hé ! Hé !

Et il était là, Alexandre, silhouette figée dans le cadre de la porte, revêtu du même habit spectral, de la même pâleur d'outre-tombe. Cette fois, Noémie ne bougea point. Elle se fit forteresse à l'intérieur d'elle-même, et ce retrait, cette défense silencieuse, lui accorda l'espace nécessaire pour exister face à l'apparition.

Alors, l'apparition put poursuivre, et ses paroles tombèrent comme des pièces de plomb dans l'eau stagnante de la pièce :

  • Sauve mon âme Noémie, et par là même, la tienne. Sauve ce qui, en nous, fut promis et n'a jamais été. Va, toi qui marches encore au soleil, à l'Église Saint-Maximin-la-Sainte-Baume, là où reposent les reliques de Sainte Marie-Madeleine. Allume des cierges, non pour la lumière, mais pour la consumation de nos fautes. Que la cire qui fond soit l'ancienne forme de nos péchés. Égrène dix chapelets, non comme une prière, mais comme la mélopée qui doit endormir le dragon de notre damnation. Fais cela pour me sauver, pour nous sauver dans l'unique vérité qui reste : le repentir. Et là, dans le silence de la pierre, implore. N'implore pas un Dieu qui juge, mais la Miséricorde divine, cette vague obscure et salvatrice qui, peut-être, daignera nous laver.

Noémie, abasourdie, n'eut même pas le temps de répondre, d'interroger, que l'image d'Alexandre disparut. Ce ne fut pas un effacement, mais une rétractation de la substance même de l'apparition, comme si la réalité, ayant brièvement cédé à une faille, se ressoudait dans un silence de plomb. L'empreinte lumineuse persista un instant sur sa rétine, fantôme négatif d'une présence désormais absente, plus réelle que les meubles massifs de son salon.

Cette fois, les précisions indiquées ne laissaient aucun doute. Les mots, s'il y en avait eu, n'avaient pas été entendus par l'oreille, mais inscrits directement dans l'âme, comme une encre sympathique qui ne se révèle qu'au contact d'une certaine angoisse. L'Esprit requérait son aide. Déjà, cette idée eût été suffisante pour la renverser. Mais l'autre révélation, celle qui la frappa en plein plexus et lui coupa le souffle, fut qu'il souhaitait, lui aussi, sauver son âme.

Le choc fut immense, non pas comme un coup de tonnerre, mais comme l'effondrement silencieux et définitif d'une cloison qu'elle avait toujours crue être un mur porteur de l'univers. Elle, Noémie, une personne qui n'avait jamais témoigné le moindre intérêt à la religion. Elle se regarda alors, de l'extérieur, comme on observe un personnage dans une pièce de théâtre dont on aurait soudain perdu le scénario. Certes, elle était baptisée, avait fait sa communion solennelle, vêtue de blanc comme un ange de cire dans une boutique de dévotion. Elle se souvint de l'hostie, petite pastille de néant collée au palais, et de l'attente déçue d'un émoi qui n'était jamais venu. Depuis… depuis, elle avait rangé Dieu avec les robes trop courtes de l'enfance et les poupées aux yeux de verre. Même son mariage, ce pacte terrestre, avait été célébré au civil, parmi des paperasses et des serments qui ne engageaient que les corps et les comptes en banque.

Et voilà que l'Au-Delà, ou le Pendant, ou cet Entre-Deux-Mondes, frappait à sa porte non pas avec la majesté d'un juge, mais avec la détresse d'un égal. Un esprit en peine. Une âme qui mendiait son salut. Et il se tournait vers « elle », l'incroyante, la pragmatique. Quel Dieu ironique, ou désespérément absent, mettait ainsi le sort d'une âme entre les mains de celle qui ne croyait même pas à l'existence d'une telle chose ?

Elle se leva, parcourut la pièce d'un pas de somnambule. Les objets – le vase, le livre entrouvert, le reflet de la lampe sur la table – lui semblaient d'une trivialité obscène. Tout était changé, parce que rien n'avait changé, sauf en elle. Le monde réel venait d'être prouvé irréel par l'irruption de l'impossible. Et elle se sentit soudain d'une solitude cosmique. Elle était devenue, sans l'avoir choisi, la gardienne, la complice, peut-être la rédemptrice d'une âme qui n'était pas la sienne, tandis que la sienne propre, confuse et incrédule, errait dans ce salon, aussi perdue qu'un navire sans boussole sur une mer métaphysique dont elle niait jusqu'à l'existence.

Le drame n'était plus dans la vision, mais dans le silence qui avait suivi. Un silence qui, maintenant, était une attente. Une attente adressée à la part d'elle-même qu'elle ne connaissait pas.

Cette nuit-là, Noémie ne dormit point. Le sommeil est une patrie que l'on perd lorsque l'âme est convoquée à un rendez-vous plus important que le repos. Aux premières lueurs, cette lueur pâle qui n'est pas encore tout à fait du jour mais qui n'est déjà plus de la nuit, elle se dirigea vers l'église voisine, celle qu'elle n'avait jamais franchie, comme on évite le regard de quelqu'un qui sait trop de vous.

Le Père Denis.

Quand elle poussa la lourde porte, ce ne fut pas un geste, mais une capitulation. Une odeur l'assaillit, composite et ancienne : l'âcreté des cierges consumés, la douceur sucrée et poussiéreuse de l'encens, la fraîcheur humide des pierres. Un parfum de siècles et de dévotions qui lui serra la gorge, non comme une agression, mais comme l'étreinte d'un souvenir que l'on n'a pourtant jamais vécu.

Là-bas, dans la pénombre du chœur, un prêtre officiait. Autour de lui, une dizaine de silhouettes, des femmes âgées, formes noires et résignées, constituaient le chœur fragile de cet office matinal. Elle resta en retrait, n'osant s'asseoir, spectatrice d'un rite dont elle ne connaissait pas les codes. Elle n'éprouvait aucune hostilité, aucune distance ironique. Non, le sentiment qui l'habitait était plus complexe, plus profond : un sentiment d'indignité. Elle se sentait indigne de participer, indigne même de prier, comme un intrus dans la maison d'un autre, craignant de salir par sa présence un ordre trop pur pour elle.

Le prêtre, du haut de l'autel, l'avait remarquée. Il avait vu cette nouvelle venue, cette âme en errance qui se tenait sur le seuil, à la fois attirée et effrayée. Et il ne fut point surpris, après avoir dépouillé les ornements sacerdotaux, de la retrouver près de la porte de la sacristie, silencieuse et tremblante comme une feuille qui vient de tomber de l'arbre.

C'était un homme noir, africain sans doute, Sénégalais peut-être. Il avait cette stature qui impose non par la force, mais par une sorte de sérénité massive. La cinquantaine assurée, comme on dit, et un accent qui roulait les syllabes dans une musique étrangère, rendant les mots à leur mystère premier. Mais ce qui frappait par-dessus tout, c'était son regard. Un regard d'où émanait une douceur réelle, non une douceur faible, mais une douceur forte, patiente, comme celle de la terre. Un regard qui semblait dire : « Je sais. Tu n'as pas besoin de parler. Je sais. »

- Ie suis le Père Denis. Vous voulez me parler ? Que puis-je pour vous ?

La voix était grave, non pas tout à fait française, et portait en elle la rumeur d'un autre fleuve, d'un autre soleil. Elle ne s'était pas trompée. L'intelligence de l'homme se lisait déjà dans cette sobriété, dans cette retenue qui l'avait empêché d'ajouter « ma fille » ou « mon enfant » – ces petits possessifs qui rétrécissent l'âme en prétendant la consoler, et qui bâtissent aussitôt entre les êtres la distance infranchissable de la hiérarchie ou de la pitié.

Noémie sentit le sang lui monter aux joues, non par pudeur, mais comme si tout son être, confus et mêlé, affluait soudain à la surface de sa peau, se donnant en spectacle malgré lui. Elle hésita, suspendue au bord du récit, au bord de l'aveu. Puis, prenant une inspiration qui fut un renoncement à toute raison, elle se jeta à l'eau.

- Je voudrais vous raconter ce qui vient de m'arriver.

Ils s'assirent côte à côte sur les bancs de chêne, dans la pénombre latérale du chœur. Et elle parla. Elle dit tout, absolument tout, dans un flot continu et désordonné, comme on vide un sac renversé, laissant les objets de l'âme, sublimes et misérables, rouler pêle-mêle aux pieds de ce prêtre inconnu. Ce fut une confession, oui, mais une confession sans le sacrement, sans le préalable du rite, sans l'aveu formalisé des péchés. Une nudité brute.

Ce qui permit ce jaillissement, ce ne fut pas la foi – elle n'en avait point – ni même une confiance rationnelle. C'était quelque chose de plus archaïque, de plus profond. Les origines de cet homme, son visage africain, sénégalais peut-être, qui parlait d'une terre où les morts ne sont pas tout à fait morts, où les esprits habitent le vent et la forme des arbres. En lui, elle pressentait, sans la nommer, la mémoire ancestrale des pratiques animistes, cette intimité perdue avec l'invisible. Elle ne s'adressait pas à un prêtre catholique, mais à un homme dont les racines plongeaient dans un sol où le mystère est une évidence quotidienne, où les frontières entre les mondes sont plus poreuses.

Elle plaida sa cause non devant le tribunal de Dieu, mais devant le témoignage possible d'un autre ordre de réalité. Elle espérait, sans oser se l'avouer, une écoute bienveillante non pas parce qu'il était un ministre du Christ, mais parce qu'il était, peut-être, le fils d'une cosmogonie qui n'aurait pas renié d'emblée l'apparition d'un fantôme. Elle cherchait un juge familier des âmes en peine, et elle avait l'intuition confuse d'en avoir trouvé un en la personne de cet homme qui, par sa seule présence, semblait faire vaciller les certitudes trop étroites de l'Occident.

Et lui, l'ecclésiastique, l'héritier de deux traditions – celle, organisée, de Rome, et celle, plus ancienne, de ses aïeux –, il écoutait. Il écoutait cette femme, ce récit impossible, cette brèche dans le réel. Et en lui, deux hommes coexistaient sans se confondre : le prêtre qui doit discerner les esprits, et l'enfant du fleuve qui n'a jamais douté que les morts reviennent parfois hanter les vivants, pour une dette d'amour ou de douleur laissée en suspens.

Le prêtre resta un long moment silencieux après que Noémie eut achevé son récit. Ses mains, posées à plat sur ses genoux, semblaient recueillir le poids des mots qui venaient de se déposer dans la pénombre de l'église. Quand il parla enfin, sa voix n'était plus tout à fait la même – elle semblait venir de plus loin, comme filtrée par la mémoire ancienne des terres et des morts.

- Ce que vous me racontez, Noémie, n'est ni fou ni sacrilège. Dans mon village, au Sénégal, les morts marchent encore parmi nous. Ils ne sont pas partis, seulement devenus invisibles. Votre Alexandre...

Il fit une pause, son regard semblant percer le voile des apparences.

- ... il est comme ces baobabs dont les racines plongent dans deux mondes. Son âme est coincée entre deux rives. Il a soif, et c'est vous qu'il appelle pour lui tendre l'eau.

Il se tourna légèrement vers elle, et dans ses yeux Noémie crut voir la lueur des feux de brousse, cette sagesse qui précède toutes les théologies.

- L'Église Sainte-Marie-Madeleine... Ce n'est pas un hasard. Vous savez, Marie de Magdala est la patronne des âmes tourmentées, de ceux qui ont beaucoup aimé et beaucoup douté. Celle qui fut possédée par sept démons connaît toutes les prisons de l'âme. Celle qui a pleuré aux pieds du Christ connaît toutes les larmes. Et c'est celle à qui le Ressuscité est apparu en premier...

Sa voix devint presque un murmure.

- ..elle connaît tous les passages entre les mondes.

Il se leva lentement, comme soulevé par une pensée trop lourde pour rester assise.

- Allez à cette église. Mais n'y allez pas comme on accomplit une corvée. Allez-y comme Marie-Madeleine au tombeau vide – avec cette folle espérance qui défie la mort même.

- Allumez vos cierges, mais sachez que la cire qui fond, ce ne sont pas vos péchés qui brûlent – c'est votre orgueil, votre certitude que le monde se limite à ce que vos yeux voient.

- Quant aux chapelets...

Un sourire triste effleura ses lèvres.

- ...ne les égrenez pas comme un comptable qui additionnerait des mérites. Chaque "Je vous salue Marie" est un pas vers le mystère. Chaque "Notre Père" est une main tendue vers l'invisible. Marie-Madeleine n'a pas prié avec des mots – elle a prié avec ses larmes, avec ses cheveux défaits, avec tout son être brisé.

Il se rapprocha, et son accent devint plus prononcé, comme si la vérité qu'il voulait dire nécessitait de revenir à la langue première.

- L'âme d'Alexandre ne demande pas des prières mécaniques. Elle demande ce que Marie-Madeleine a offert : cette attention totale, cet amour qui ne calcule pas, cette folle croyance que même la mort n'a pas le dernier mot.

- Allez à cette église, Noémie. Mais n'y allez pas pour sauver Alexandre. Allez-y pour devenir, comme Marie-Madeleine, témoin de l'impossible. Peut-être alors, dans le silence de la pierre, entendrez-vous autre chose que l'écho de vos doutes.

- Peut-être entendrez-vous ce qu'elle a entendu ce matin de Pâques : on cherche parmi les morts celui qui est vivant. »

Il se signa lentement, non par habitude, mais comme on trace un pont entre le visible et l'invisible.

  • Maintenant, allez. Et n'ayez pas peur. La mort n'est qu'une frontière, et l'amour infini de Jésus transcende tout.

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