Extrait de « L’oeuvre »

Vézelotte, décembre 1992

Traditionnellement, les pompiers du village vendent leur calendrier un peu avant Noël. Ils prennent le soin de devancer le facteur et les éboueurs, car l'expérience leur a montré que la générosité de leurs concitoyens n'était pas constante dans le temps. Le premier passé était mieux servi que les suivants.

Le facteur et les éboueurs auraient bien cherché à anticiper, mais leur calendrier leur parvenait par une voie hiérarchique fort mystérieuse et malgré leurs demandes pressantes et répétées, chaque année ils passaient après les pompiers. En un sens, c'était très bien ainsi, car si on avait laissé libre cours à la surenchère, les calendriers auraient fini par être vendus avant le 14 juillet…

Toujours est-il que ce 18 décembre, la sonnette retentit. Son père va ouvrir pour se trouver en face d'une délégation des pompiers, brandissant l'objet de leur visite.

- Bonjour Monsieur Vincenot ! C'est pour le calendrier.

Visiblement, leur chef de file, Blaise Puravet, est bien éméché. Il faut dire à sa décharge qu'il est tard, qu'ils ont déjà vendu au moins vingt calendriers et que l'usage veut qu'on leur offre un coup à boire à cette occasion dans chaque maison.

Olivier observe son père. Celui-ci n'a pu manquer de remarquer l'état d'ébriété avancé des trois compères. Démarche titubante, diction approximative et haleine chargée ne peuvent laisser le moindre doute à ce sujet.

Olivier sent que son père est en face d'un vrai dilemme. D'un côté sa position d'instituteur du village, garant de la morale et de la bienséance lui enjoint de rembarrer au plus vite ces ivrognes, après leur avoir donné vingt francs. D'un autre côté, la force irréfragable de la coutume le pousse aussi à offrir à boire un coup. Sans compter la crainte de passer pour un radin. Finalement cette dernière option l'emporte :

- Vous allez bien entrer boire un coup ?

Mais l'invitation même ainsi formulée n'est pas vraiment sincère : le ton pincé de l'instituteur et son regard réprobateur démentent l'amabilité de la proposition.

C'est au tour de Blaise d'être embarrassé. Même s'il n'a jamais eu son certificat d'études, c'est un homme très fin et étonnamment perceptif et son alcoolémie n'a rien ôté de ses capacités. D'un côté, l'usage voudrait qu'il refuse et attende que l'invitation soit renouvelée. Il faut au moins une dénégation avant d'accepter pour que la bienséance soit respectée. D'un autre côté, s'il refuse, il sait très bien que l'instituteur ne renouvellera pas son invitation. Il hésite et finalement, il a une intuition géniale :

- Vous croyez ?

Une telle réponse oblige évidemment Monsieur Vincenot à renouveler sa proposition qui sera bien sûr acceptée sans vergogne puisque l'invitation aura été formulée deux fois.

Nos pompiers repartiront la démarche un peu plus chancelante vers leur prochain échanson.

Olivier est admiratif. Il a vu le combat subreptice auquel se sont livrés les deux hommes et qui a consacré la déroute de son père.

Il en tire encore une morale : ce n'est pas le plus fort, mais le plus fin qui finit par l'emporter.


*

**

Pierre a sept ans et s'avère être un élève exceptionnellement doué.

En réalité, Pierre est fasciné par le dictionnaire. Pépé Mathurin lui a offert pour Noël le Petit Larousse Illustré et Pierre passe de délicieuses heures plongé dans l'ouvrage.

C'est avec un émerveillement sans nom que Pierre découvre le monde à travers les pages sentant bon le vieux papier. Il y voyage dans le temps et dans l'espace. Il y découvre toutes sortes d'animaux et de plantes exotiques aux noms bizarres, parfois illustrés de magnifiques gravures. En feuilletant au hasard, Pierre tombe sur l'« axolotl » qui est ainsi « un vertébré amphibien urodèle des lacs mexicains capable de se reproduire à l'état larvaire (phénomène de néoténie) et qui prend rarement la forme adulte (dite amblystome) ».

Ceci lui ouvre une succession de portes, car bien sûr il lui faut chercher les mots qu'il ne comprend pas. Il se projette donc à « urodèle ». Mais après avoir lu cette définition, il tombe en arrêt devant l'uraeus ornant le masque funéraire de Toutankhamon, la définition l'amène à chercher « cobra » et ainsi de suite...

Bien sûr, le dictionnaire est imparfait. Il y cherchera en vain la morgate oubliée par Monsieur Larousse qui n'en a jamais mangé chez Papi Marcel et c'est bien dommage, car Monsieur Larousse ne sait pas ce qu'il perd.

Il découvrira cependant à la page où aurait dû figurer morgate le dessin de deux morilles, champignons d'apparence inquiétante qui pourtant doivent se manger car c'est un « Champignon des bois, comestible délicat, à chapeau alvéolé (classe des myxomycètes) ». Pierre, ravi, s'empresse de mémoriser ce « myxomycète », mot qui a la caractéristique de comporter deux i grecs et qu'il va ranger aux côtés de syzygie et systyle qui partagent ce même privilège. Privilège trop rare à son goût, car Pierre aime bien le i grec, avec sa forme bizarre ressemblant à la fourche du lance-pierres que Pépé lui a fabriqué pour tirer les moineaux qui volent le grain des poules.

Oui, décidément le dictionnaire est bien imparfait, avec de graves lacunes. Pierre constate que le corps humain (planche Anatomie) ne montre pas le petit zizi qu'il a entre les jambes. Pas davantage ce que les filles ont entre les jambes et qui semble être bien différent. Il a eu beau feuilleter tout l'ouvrage, il ne trouvera rien sur le sujet pour satisfaire sa légitime curiosité, ce qui prouve que Monsieur Larousse, tout savant qu'il soit est parfois un peu distrait.

Et puis certains mots pourtant d'usage courant n'y figurent pas. L'autre jour en écoutant André Drézen il a découvert qu'aux côtés « des cons à Bruxelles », il y avait aussi un « ramassis d'enculés ». Il a bien cherché dans le dictionnaire. Con, il a trouvé, mais ça il savait déjà. Il a quand même découvert que ça voulait dire aussi autre chose : « Vulg. Sexe de la femme. ». Tout de même ! Dommage qu'il y manque un petit dessin. Mais pas de trace d'enculés. Peut-être Monsieur Larousse n'avait-il jamais mis les pieds à Bruxelles ?

Pierre essaie pourtant avec toutes les orthographes possibles. Anculés, Hanculés, Henculés, Ankulés et même l'improbable Anqulé : rien n'y fait. Il demandera le mercredi au père Trémarec et pour toute réponse, il recevra une gifle sonore. Tout ça à cause de ce Monsieur Larousse qui n'a pas bien fait son travail !


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