Extrait de « La Dictature du Carbone »

PREMIÈRE PARTIE

Jean Espérandieu

Chapitre 1 : Le recrutement.

Montréal, le 02 mai 1981.

Je suis sur des charbons ardents.

À Montréal, dans une salle d'attente de la société MiCa Ltd, la Minière du Canada, je me conditionne mentalement à subir un entretien d'embauche pour mon premier poste à la sortie de l'École Nationale Supérieure de Géologie de Nancy.

J'ai fait acte de candidature spontanée dans cette société canadienne de prospection.

J'en rêve. Effectivement, MiCa reste une des dernières entreprises de recherche géologique continuant à considérer le boulot sur le terrain comme prépondérant par rapport aux nouvelles technologies de télédétection par satellite. En résumé, l'Homme avant la machine.

Elle fut fondée en 1950 par Prosper Lafortune, un prospecteur légendaire qui continue à présider à sa destinée.

Je l'avais rencontré lors du XXVIème congrès de la Société Internationale de Géologie qui s'est tenu à Paris l'an passé.

J'y avais présenté une communication sur les « Minéralisations liées au paléovolcanisme », et Prosper Lafortune avait été suffisamment impressionné par ma prestation pour venir me féliciter et échanger quelques mots avec moi lors du cocktail de clôture.

Il m'avait laissé sa carte en me disant de le contacter lorsque j'aurai obtenu mon diplôme.

J'ai beau me répéter que j'ai toutes les chances de mon côté puisque j'ai déjà eu un premier contact plus que positif avec le président fondateur de MiCa, mon cœur bat cependant la chamade.

Je suis reçu aujourd'hui par le directeur général de MiCa, un certain Michaël Stacey.

La porte s'ouvre enfin sur un homme d'une quarantaine d'années. Beau gaillard, très élégamment vêtu et soigné de sa personne.

- Welcome, Jean ! me lance-t-il pour accompagner un vigoureux handshake fort peu anglo-saxon.

Il prononce « Jean » comme le prénom féminin « Jean ». Ceci montre à l'évidence qu'il ne parle pas un traître mot de français.

Je le suis jusqu'à son bureau et m'assois face à lui.

La pièce est d'une propreté clinique presque gênante. Sur son bureau, ne se trouvent qu'un bloc-notes format legal pad, un stylo, un téléphone et un ordinateur.

Une fragrance forte d'eau de toilette me prend au nez. Pas possible ! Michaël Stacey a dû s'en asperger ce matin !

Finalement, l'homme et son environnement me paraissent aux antipodes d'un dirigeant d'une société de recherche minière dont l'archétype est plutôt du style baroudeur.

L'entretien se déroule de façon très classique.

Je lui détaille ma formation, insiste sur mes quelques expériences sur le terrain en m'appesantissant sur ma publication au congrès de la Société de Géologie. Histoire de lui rappeler incidemment que je connais son président.

Michaël écoute attentivement, hoche souvent la tête comme pour m'encourager, toujours assez souriant.

L'affaire semble donc très bien se présenter.

Il me questionne ensuite très longuement sur mes hobbies, que les conventions m'ont obligé à ajouter à la fin de mon curriculum vitae.

Je suis bêtement assez fier de pratiquer des disciplines productrices d'adrénaline : plongée sous-marine et parapente, un sport naissant qui me fascine. Et pour faire bonne mesure, l'aïkido.

Il donne vraiment l'air se passionner pour ces disciplines, m'encourageant à développer. Je ne me fais pas prier car je suis un passionné.

Je crois ainsi marquer encore des points.

Enfin, Michaël en vient au sujet principal :

- Mais quel poste recherchez-vous exactement ?

- Prospecteur de terrain !

- Pourquoi ?

- Tout simplement parce que j'adore les expéditions en zones souvent sauvages ou hostiles, tout autant que je déteste le travail de bureau.

Michaël, toujours aussi souriant, me déclare :

- Eh bien, j'en sais assez pour conclure !

Très confiant, j'attends sa décision que je ne peux imaginer autrement que positive. Tout s'est passé à merveille, Michaël m'a même félicité pour ma maîtrise de l'anglais. J'estime avoir fait un sans-faute.

Michaël reprend :

- Jean, je vous remercie. Vous m'avez grandement facilité ma prise de décision.

Submergé de soulagement, j'attends la suite avec une indicible joie.

-Effectivement, vous m'avez donné tous les arguments pour ne pas vous recruter. L'évolution des techniques fait que désormais l'essentiel des recherches se fera depuis le bureau, donc nous n'avons pas besoin de nouveaux prospecteurs de terrain.

Le profil Indiana Jones n'est donc plus en vogue. L'analyse graphologique de votre écriture confirme que vous êtes beaucoup trop enclin à prendre des risques.

Je vous remercie d'être venu, et j'ai été ravi de faire votre connaissance.

Je suis fou de rage. Je réalise que j'ai été manipulé par ce fumier. Il m'a pris au piège. En orientant volontairement l'essentiel de l'entretien sur mes hobbies plutôt que sur mes compétences, il m'a laissé m'enfermer dans l'image de l'aventurier.

Quel salopard ! Le tout avec des mimiques m'encourageant à aller dans ce sens.

Restant calme en apparence, je tente d'argumenter :

- Vous savez, Michaël, ce qui m'attire chez MiCa, c'est justement que vous êtes pratiquement la dernière société à privilégier l'analyse sur le terrain.

- Tout ceci appartient au passé, désormais. Je viens d'être nommé à ce poste de directeur général pour infléchir cette ligne stratégique devenue obsolète. Désolé, Jean !

N'ayant rien à ajouter, je me lève en me demandant si mon dépit est supérieur à ma colère.

Lorsque j'arrive à la porte, celle-ci s'ouvre brutalement devant moi sur Prosper Lafortune. Il est entré dans le bureau de son directeur général sans frapper, conformément à son image de taureau.

Me voyant, il me remet aussitôt et me lance avec son délicieux accent canadien :

- Tiens, voici notre Français de France ! Alors, tu viens rejoindre mon équipe !

- Je crains bien que non, hélas !

Prosper me regarde d'un air un peu interloqué. Je saisis alors ma dernière chance en jouant la provocation :

- Votre directeur général a su m'expliquer que vous avez désormais abandonné la prospection sur le terrain. Il m'a aussi convaincu que j'étais probablement un peu trop aventurier, ce qu'il a pu faire confirmer par une analyse graphologique.

Là, je tape un peu fort, car je remets en cause l'essence même de MiCa que Prosper a su lui insuffler : la prépondérance du terrain et la prise de risque. C'est l'ADN de MiCa.

Soit Prosper a totalement changé d'avis, et je n'ai rien à perdre de toute façon, soit il est resté le mythique prospecteur, et j'ai peut-être une ultime chance.

J'ai dit ça d'une voix calme, humblement, comme si je partageais les raisons de Michaël afin de le ménager.

En effet, si toutefois Prosper revenait sur l'avis de Michaël, celui-ci deviendrait mon DG. Alors autant ne pas m'en faire un ennemi !

Si j'ai donc montré une grande réserve dans mes propos, Prosper quant à lui reste fidèle à son image. Il devient rubicond et explose :

- Fucking son of a bitch !

Cette insulte ne m'est pas destinée, mais vise son directeur général.

Il se retourne vers moi, toujours aussi furibard et rugit :

- Et toi, à mon bureau !

Je le suis, animé d'un sentiment mitigé entre un espoir renaissant et la crainte du personnage en furie qui se dirige à vive allure vers son bureau.

Prosper Lafortune s'assoit alors dans son fauteuil et sort un énorme cigare d'un de ses tiroirs.

Il extirpe de sa poche un vieux couteau pliant, au manche de corne. Sûrement un objet fétiche qui l'a accompagné depuis ses premières prospections.

Il découpe la coiffe du cigare d'un seul coup : sa lame est tranchante comme celle d'un un rasoir.

Puis il allume son barreau de chaise et semble se calmer en aspirant goulûment la fumée qu'il expire en grosses volutes odorantes. À tout prendre, je préfère ça à l'odeur de l'eau de toilette…

Il sort deux verres d'un placard et y verse une solide rasade de bourbon.

Pendant ce temps, j'observe les lieux en silence.

Son bureau est aux antipodes de celui de Michaël Stacey. Y règne un foutoir innommable mêlant échantillons de roches, dossiers et appareils de mesure entassés pêle-mêle un peu partout.

Les pans de murs sont recouverts de photos des sites qu'il a visités dans le monde entier.

Je reste coi, attendant la suite. Désormais plus calme, Prosper Lafortune me demande :

- On mérite bien de boire un coup, non ?

C'est peut-être un peu tôt pour moi, mais j'accepte avec plaisir.

Les événements récents ont été intenses, et l'alcool sera bienvenu.

Nous trinquons.

Sans rien dire, Prosper ouvre un petit tiroir d'où il extrait un minuscule objet qu'il lance prestement en ma direction.

Je l'attrape habilement d'une main pour découvrir qu'il s'agit d'un minéral que je ne reconnais pas au premier coup d'œil.

Prosper me déclare :

-Si tu identifies ce caillou, le job est pour toi !

Je reste un peu interloqué.

Faut-il donc qu'il soit joueur pour oser un tel pari ? Certes, la réputation de Prosper justifie ce genre de lubie, mais quand même ! Est-ce bien sérieux de faire reposer mon recrutement uniquement sur l'identification d'un minéral ?

Enfin, ce n'est pas pire que de prendre ses décisions sur la base « d'analyses graphologiques » …

Même si j'excelle dans la reconnaissance des minéraux, je suis un peu anxieux.

J'ai cependant à cœur de relever le défi.

J'ouvre la main et scrute soigneusement sur ma paume cette caillasse devenue la clef de mon avenir.

Il s'agit d'un cristal rouge pseudo-orthorhombique dépassant de peu le centimètre.

Je me lève et me dirige vers la fenêtre.

Je prends le culot de voir si l'échantillon raye le verre de la vitre. Oui ! donc dureté supérieure à 6,5 sur l'échelle de Mohs.

Je l'examine à la lumière du soleil. Translucide, il révèle une splendide couleur rouge grenat.

Ce n'est cependant pas un grenat qui a pour caractéristique une structure cristalline cubique.

De toute façon, l'air mystérieux de Prosper me laisse penser qu'il ne pourrait s'agir d'un minéral banal. Il m'observe en coin et ne bronche pas, ayant même un discret sourire approbateur lorsque j'ai fait une belle rayure sur la vitre de son bureau.

Je suis un peu perplexe. À quoi ce vieux singe a-t-il pu penser pour me tendre un piège ? Certainement un truc rarissime !

Je récapitule in petto la liste des minéraux les plus rares d'une dureté supérieure à 6,5.

Grandidiérite, que j'élimine aussitôt car elle est de couleur bleu-vert. Bénitoïte ? Non, celle-ci est bleu saphir.

Jéréméjévite ? Pas davantage ! La couleur ne colle toujours pas.

Je change mon angle d'approche. Les deux seuls minéraux rares pouvant être rouge sont la bixbite et la painite.

Pourquoi pas ?

Je sors de ma poche ma paire de lunettes de soleil aux verres polarisés et examine à nouveau la pierre. Apparaît clairement un pléochroïsme trahissant une anisotropie.

Ça ne pourrait donc être qu'un cristal de painite ?

Hélas, les deux seuls exemplaires connus sont dans des musées.

- Alors ? me presse Prosper.

- Alors, je crois que je donne ma langue au chat !

- Tu n'as vraiment aucune idée ?

- Si, je pense à de la painite, mais les deux exemplaires connus sont exposés au Natural History Museum de Londres et à celui de Washington.

- Tabernacle ! jure-t-il. Tu as faux sur toute la ligne mon garçon !

Je suis totalement dépité de m'être trompé, perdant ainsi mon ultime chance de décrocher le job.

Mais son air réjoui contredit ses propos puisqu'il ajoute :

- Oui, tu t'es trompé. Il n'y a pas que deux exemplaires au monde car tu tiens le troisième en main.

Mais personne ne le sait, à part toi désormais.

Alors garde-ça pour toi ! Je ne l'ai pas acquis de façon tout à fait légale.

Il conclut :

-Félicitations ! Tu es embauché.

Je suis autant interloqué qu'exultant :

-Mais que va dire Michaël Stacey ?

-Bof ! Je n'en ai rien à foutre. C'est moi le boss, et il peut dire ce qu'il veut du moment qu'il obéit.

Je suis un peu chagrin de constater qu'il ne règne pas une franche coopération entre le président et son directeur général. Ceci laisse présager une situation bien pourrie qui ne me plaît guère.

Sans hésiter je lui demande :

- Monsieur, excusez par avance mon audace. Mais pourquoi avez-vous recruté un DG qui semble ne pas être en phase avec vous ?

- Toi, au moins, tu ne tournes pas autour du pot !

Comme mon attitude révèle mon incompréhension, Prosper se justifie :

- C'est assez compliqué.

Mon plus gros client est la société américaine IOC, International Ores Company, dont le siège est à Tucson en Arizona.

L'année dernière ils m'ont proposé de racheter MiCa.

Je n'étais pas chaud du tout.

MiCa, c'est mon bébé. Je n'ai pas de famille et je compte bien diriger cette boîte jusqu'au bout comme bon me semble. Et qu'irais-je faire en retraite ?

Devant mon refus, ces fumiers m'ont laissé entendre qu'à leur grand regret, ils se verraient contraints de cesser d'avoir recours à mes services. Comme ils pèsent plus de la moitié de mon chiffre d'affaires, j'aurais été bien dans la merde.

Il m'aurait fallu réduire la voilure pour survivre et me séparer ainsi d'une dizaine d'ingénieurs. Je ne pouvais m'y résoudre. Ce sont des bons et il règne une parfaite entente dans cette équipe qui est plus une boîte de copains qu'une société classique.

- Alors, vous avez accepté le chantage ?

- Alors, non, bien sûr ! J'ai négocié ferme.

J'ai accepté le principe de la vente. En revanche, je leur ai imposé un contrat à mes conditions.

Je leur ai laissé prendre une participation minoritaire de 25% chez MiCa, et conservais les 75% restant. Ceci m'a permis de continuer à contrôler seul ma boutique.

Le pacte d'actionnaire leur réservait la priorité si je décidais de céder mes actions restantes.

Bref, une sorte de vente à tempérament où ils contrôlaient ma société à terme, tout en me laissant seul maître à bord de mon vivant.

La négo a duré des mois, et ces gros niaiseux ont fini par céder. Au passage, j'ai empoché un vrai pactole pour les 25%.

En revanche, ils m'ont imposé un directeur général. J'ai donc abandonné mes fonctions de DG pour ne garder que la présidence.

D'où Michaël Stacey.

- Mais s'il ne vous convient pas, vous pourriez le changer ?

- Oui, bien sûr ! Mais un autre venant d'IOC pourrait être pire.

- En quelque sorte, vous raisonnez comme les Anglais : « Better the devil you know ! »

Prosper rit :

- Ce n'est pas très habile de me comparer à ces maudits Anglais. Et au Québec on dit « Plutôt un mal connu qu'un bien inconnu. ». Mais oui, tu as bien saisi la situation.

Michaël est leur œil de Moscou. Il fouine partout pour avoir de l'info et fait son rapport tous les soirs à Tucson. En revanche, il n'a aucune marge de manœuvre chez moi. Il me craint comme la peste.

Et puis franchement, il est plus con et vicieux et que courageux, alors c'est facile d'en faire façon.

Toute l'équipe le rejette et ses tentatives de déstabilisation ont fait long feu.

Mais méfie-toi de lui quand même, c'est un cobra.

Ou plutôt un boa : il enveloppe ses proies en douceur avant de les gober. Il est sournois comme pas deux. Il ne boit jamais rien et ma longue expérience m'a appris à ne pas faire confiance à quelqu'un qui ne boit jamais.

Il ne se fâche jamais non plus.

Tout mon contraire ! rigole-t-il avant d'engloutir la dernière gorgée de son bourbon…

Il se lève avant de m'intimer :

- Suis-moi ! On retourne dans son bureau. Je vais lui dire que je t'ai recruté et lui demander de faire ton contrat.

Je ne peux que le remercier :

- Merci Monsieur !

Ce à quoi il réplique :

- Si tu m'appelles encore une fois « Monsieur », je mets fin à ta période d'essai. T'as bien compris ?

- Oui, Mons… Euh, Oui Prosper !

- Bien ! me sourit-il.

Nous revoici dans le bureau de Michaël. Prosper lâche quelques bouffées de son cigare. Pour faire bonne mesure, il en secoue la cendre qui tombe sur la moquette immaculée. Visiblement, ce geste un peu grossier s'apparente à celui d'un animal marquant son territoire…

Sa façon de dire : « Je suis encore chez moi, ici ! »

Il lui lance en anglais :

- Jean rejoint notre équipe. Vous voudrez bien lui établir son contrat.

Il se retourne vers moi :

- Et toi, remonte dans mon bureau ce soir que je t'explique le boulot.

Il s'éclipse aussitôt.

Je me sens un peu gêné. Je ne voudrais pas que mes relations avec le DG soient empreintes d'un malaise car j'ai été recruté contre son gré.

Michaël fait comme si de rien n'était, semblant ignorer le désaveu dont il est victime.

Je pourrais savourer le plaisir d'être narquois avec lui, mais je décide au contraire de me montrer amical pour le ménager dans sa défaite :

- Vous savez, Michaël, je comprends pourquoi vous ne m'aviez pas recruté. Vous avez raison, la tendance lourde dans notre métier est la télédétection. Mais Prosper a toujours son réseau et il pense pouvoir me trouver du boulot pour les missions de terrain.

Tant qu'il sera là, je pourrai rendre service. Après, on verra bien.

- Merci Jean ! Vous savez, mon refus n'avait en effet rien de personnel. Vous êtes bourré de qualités et je vous apprécie beaucoup. Si Prosper peut vous occuper en confortant la rentabilité de MiCa, vous m'en voyez le premier ravi.

Bon, au bal des faux-culs, nous sommes donc deux prétendants de taille...

Je réalise que Michaël est le prototype du cadre d'une multinationale anglo-saxonne. D'abord obéir aux ordres, et ne jamais perdre de vue le seul objectif qui compte : la rentabilité à court terme.

Je sens bien qu'il ne m'aime pas. Je l'ai probablement vexé en affirmant que je préférais le travail de terrain à celui de bureau. Il a dû ressentir une forme de mépris de ma part, lui dont l'univers se limite exclusivement aux bureaux et salles de réunion.

Ce en quoi il ne s'est pas trompé.

J'ai en effet véritablement un profond mépris pour ceux qui ne quittent jamais leur bureau et veulent toujours décider de tout en n'étant jamais responsables de rien.Chapitre 2 : Premiers pas chez MiCa.

Mai 1981

Établir mon contrat ne fut pas très long.

D'une part je n'affichais pas de prétentions exagérées, d'autre part Michaël était plutôt enclin à ne pas trop négocier.

Pourquoi ? Probablement parce que s'il ne se montrait pas coopératif, il aurait droit à une nouvelle soufflante de Prosper.

Peut-être aussi parce que j'avais pansé ses plaies. Il pouvait penser que mon attitude faisait de moi quelqu'un de docile alors qu'il n'avait toujours pas réussi à s'attirer la moindre sympathie d'un des autres employés de MiCa.

Ma captatio benevolentiae aurait donc fonctionné.

S'il imaginait en moi une taupe pour aboutir à ses fins et pénétrer MiCa, il se fourrait le doigt dans l'œil bien profond.

Sitôt le document établi et signé, je le remercie chaleureusement d'un air complice, puis remonte au bureau de Prosper.

- C'est fait ?

- Oui !

- Ça s'est bien passé ?

- Oui !

- Tu es content ?

- Oui !

- Tu réponds toujours par « oui » ?

- Non !... répondis-je à dessein en souriant.

- Je suppose que tu as été conciliant avec Michaël et que tu ne l'as pas écrasé comme une merde en te sentant fort de mon soutien ?

- Exactement !

- Ça ne m'étonne pas de toi. Tu as beau être jeune, tu as déjà compris que l'arrogance ne mène à rien. Si tu la joues fine, il est même possible que Michaël se dévoile auprès de toi le jour où il combinera un truc pourri.

Bon, au boulot !

La semaine prochaine tu pars au Kazakhstan. J'ai besoin d'une évaluation pour un gisement de pechblende situé à 300 mètres de profondeur sous une couche d'argile.

- Extraction par galerie ou lixiviation in situ ?

-Lixiviation, bien sûr ! Tu feras une évaluation du gisement, surface, puissance de la couche et prélèvement d'échantillons de pechblende pour en évaluer la teneur. Tu sauras faire ?

- Oui, ça semble être dans mes cordes ! Mais comment je fais pour les équipements de forage et d'analyse ?

- Tu verras ça demain avec Odette Boisvert, notre responsable logistique.

- Et pour les modalités pratiques : visas, billets d'avion, hébergement, budget, suivi budgétaire, recrutement sur place, je fais comment ? Et j'ai besoin d'un interprète ou bien ils parlent un peu anglais là-bas ?

- C'est bien ! Tu as l'esprit pratique. T'inquiète donc pas, l'intendance suivra. Tu ne partiras pas juste avec ta bite et ton couteau. Je te présente demain à toute l'équipe et tu sauras à qui demander quoi.

Tu passeras le reste de la semaine à discuter avec chacun d'entre eux. Bien sûr, tu ne verras pas ceux qui sont en mission, mais ça viendra plus tard.

Et viens tous les soirs me rendre compte de ta journée ! On boira un coup ensemble !

C'est ainsi que pendant toute la semaine je me présentais à chacun des membres de l'équipe.

La structure est assez légère, organisée autour de deux départements principaux : la prospection et le service exploitation. Certes, si l'activité essentielle de MiCa était la recherche, elle exploitait aussi quelques mines à son compte. Notamment des gemmes : saphir bleu en Birmanie, lapis-lazuli au Chili, opale noire au Queensland et spinelle ovale à Madagascar.

Auprès de ces départements, on trouve bien sûr les fonctions administratives classiques dans une société.

Je fus tout de suite adopté par l'équipe en place.

Une équipe de passionnés auprès de laquelle j'aurais bien volontiers passé plus de temps la journée.

Je sentais un vrai esprit d'entreprise, une équipe soudée autour de Prosper qu'ils vénéraient tous et appelaient « le Boss ».

Dotée d'une mentalité de commando, elle partageait aussi un mépris et une ignorance souverains du nouveau directeur général.

Je fus invité chaque soir à dîner chez l'un d'entre eux, après mon débriefing dans le bureau du Boss.

Entre l'apéro chez le patron et les libations chez les collègues, mon foie fut soumis à rude régime et mes réveils furent parfois laborieux.

Mais je garderai de cette semaine un souvenir fabuleux.

J'avais atteint mon objectif au-delà de mes rêves et j'étais prêt à donner le meilleur de moi-même pour ne pas décevoir.

Une seule ombre au tableau : Michaël Stacey !

Même s'il était totalement inoffensif car complètement isolé du reste de l'équipe, je sentais sourdre en moi un vague sentiment d'appréhension et de malaise.

Ce genre d'individu capable de gober des couleuvres sans broncher pendant des mois et des années accumulait inévitablement des rancœurs telles qu'ils étaient capables du pire pour se venger le jour venu.

L'avenir prouva hélas que je n'avais pas tort.

Une certaine routine s'installe.

Je commence donc par ma mission au Kazakhstan.

Elle s'avère un succès complet : je suis fier du boulot accompli et mon rapport est irréprochable. J'ai géré seul, sans importuner Montréal, malgré une série de problèmes techniques sur place, ainsi que des difficultés avec les autorités locales.

À mi-séjour, je reçois la visite inopinée de Prosper.

Il passe trois jours en ma compagnie. C'est bien sûr une tournée d'inspection cachant soigneusement son nom.

Prosper apprécie ma façon de résoudre les problèmes techniques et relationnels sans avoir demandé un soutien au siège.

Ces trois jours sont un bonheur. Il est présent avec moi sur le chantier, mettant avec un plaisir évident ses mains dans le cambouis, me prodiguant discrètement quelques conseils, et surtout se livrant sur les épisodes les plus épiques de sa longue carrière.

Une sincère amitié se noue ces jours-là entre moi, jeune ingénieur admiratif du charisme du vieux prospecteur et lui-même qui doit retrouver en moi ce qu'il était à mon âge.

Ou peut-être rechercher en moi le fils dont il a rêvé et n'a jamais eu.

Au moment de repartir, il me lance :

- Ça va ! Tu ne te démerdes pas trop mal.

Continue comme ça mais magne-toi la rondelle : j'ai besoin de toi ailleurs !

- Où ça ?

- Sûrement en Birmanie pour des rubis. Ça te va ?

- Bien sûr !

Effectivement, je me retrouve à errer dans les jungles birmanes quelques mois plus tard.

Et ces missions sont suivies d'une foule d'autres, dans tous les coins du monde.

Chaque voyage est entrecoupé d'un repos à Montréal où je retrouve la chaleureuse affection de mes collègues. Je passe des soirées à leur raconter les anecdotes de mes missions. Ils adorent.

Pour couronner le tout, je suis extrêmement chanceux. J'ai la baraka : toutes mes prospections sont couronnées de succès.

Prosper est ravi. Ça lui rappelle son jeune temps où il était prospecteur légendaire pour sa chance incroyable.

Ceci resserre encore nos liens.

En revanche, je n'ai quasiment aucune relation avec Michaël, ce triste individu dont « les mains sont froides comme celles d'un serpent », comme dit le Boss.

Je n'ai pas envie de jouer les faux-culs, mais j'aurai peut-être dû.

Bref, les missions s'enchaînent pour devenir presque une routine.

Mais peut-on vraiment qualifier ceci de routine au vu de la diversité des pays visités et des minéraux recherchés ?

Certes non ! Je nage dans le bonheur, vivant mon métier avec passion.

Puis un jour, à un retour d'Australie, Prosper m'entretient d'un nouveau projet un peu atypique.

Je revois la scène dans son bureau comme si c'était hier :

Prosper tète son cigare, le verre à la main.

Il me lance :

- Tu serais partant pour une mission au Congo ?

- Évidemment ! Mais tu sembles faire bien des manières (je le tutoyais désormais). Il y a un lézard ?

- Oui, tu as deviné. J'ai des éléments qui me laissent penser à un énorme gisement d'uranium en pleine forêt tropicale.

- De l'uranium en RDC ? Ça serait une première ! C'est quoi, tes éléments ?

- Oh, une histoire invraisemblable. Tu sais que je collectionne les minéraux ?

- Bien sûr ! Ta collection privée est probablement la plus belle au monde.

- Certains le prétendent.

Or, voici deux mois, j'ai été prévenu d'une vente aux enchères dans une petite salle de ventes en Belgique. Au catalogue figurait un lot de roches collectées au Congo à la fin du XIXème siècle par un missionnaire belge schentiste, le père Émeri Cambier.

Le père Cambier s'était mis en tête d'aller à la rencontre des peuplades primitives de la forêt équatoriale. Il prétendait y trouver une existence de la preuve de Dieu. Il avait notamment interrogé les Pygmées sur leur cosmogonie et en avait conclu qu'ils vénéraient le même Dieu créateur que celui de la Bible. Le père Cambier avait une autre marotte : il collectionnait les minéraux en amateur. Lors de ses expéditions, il ramassait des échantillons et en notait soigneusement la provenance.

J'ai acheté sa collection pour une bouchée de pain. Elle ne présentait pas un très grand intérêt, mais dans le lot, j'ai trouvé quand même un morceau de pechblende qu'il avait rapporté de la région d'Itombwe. Au fond de la caisse, sous le fatras de cailloux, j'ai aussi trouvé son carnet de voyage. Je sais que ce morceau de pechblende a été trouvé après cinq jours de marche dans la zone montagneuse au nord-ouest de Nzibira. Il n'y a aucune ambiguïté. Tiens ! Lis ses notes.

Je saisis le carnet dont les feuilles jaunies sont couvertes de la magnifique écriture cursive du missionnaire :

« Nous venions d'établir le campement pour la nuit. C'est à ce moment-là qu'un des porteurs nègres m'apporta un caillou des plus étranges. Guère plus gros que le poing, il pesait cependant plus d'une dizaine de livres. D'un noir intense, d'un aspect métallique, il n'évoquait pour moi aucun minéral connu. Il me tardait de le confier à mon ami Jean-Baptiste Julien d'Omalius d'Halloy. S'il est un homme capable de l'identifier, c'est bien lui dont les connaissances en minéralogie ne sauraient être prises en défaut. »

Prosper me montre le morceau de pechblende correspondant bien à la description qui en est faite dans le carnet de voyage du père Cambier et je poursuis ma lecture :

« Intrigué, je demandais alors au nègre où il avait trouvé cette roche. De bonne grâce, il me montra le chemin menant à sa découverte. Je ne pus ensuite que m'étonner des quantités très-impressionnantes de roches identiques, incrustées dans d'innombrables filons magmatiques (…) De tels affleurement rocheux jalonnèrent notre chemin sur plus d'une lieue ».

Je repose le carnet. Prosper ajoute :

  • Le père Cambier est mort d'une dysenterie à son retour d'expédition. Ses affaires ont été expédiées à sa famille. L'échantillon a dormi dans la caisse depuis. Récemment, un des petits-neveux du missionnaire a redécouvert cette caisse dans un grenier, à côté de quelques babioles d'art africain. Le tout a été proposé à la vente. J'ai acheté le lot d'échantillons.

Voilà toute l'histoire !

Je restais un instant sans voix. Prosper avait peut-être mis le doigt sur une découverte énorme. Localiser ainsi un gisement ferait date dans les annales de la prospection…

Histoire de le taquiner un peu, je lâche ma conclusion en anglais, langue qu'il déteste autant qu'il la maîtrise d'ailleurs :

  • Well! That's a long shot!

Le résultat ne se fait pas attendre :

  • Je t'en foutrai, moi, des longs shots ! C'est tout ce que tu trouves à dire ? Mon curé te donne une carte du trésor bien détaillée. Il n'y a plus qu'à la suivre. Ça crève les yeux !
  • Bon, admettons ! Ça ne coûte pas grand-chose d'aller y jeter un œil.

- Ah, quand même ! Mais c'est là que le bât blesse : tu sais que je suis un peu fâché avec Mobutu.

- Oui, mais pourquoi ?

- Il était devenu un peu trop gourmand et exigeait des bakchichs vraiment trop élevés pour m'accorder les permis de prospecter. Je l'ai envoyé chier.

- Tu as bien fait. Le président congolais est de plus en plus corrompu. C'est de notoriété publique désormais et j'ai même lu récemment le terme de « kleptocratie » pour qualifier le régime de Mobutu. Tu aurais un vrai risque à l'arroser de façon trop évidente. Mais alors pourquoi ne laisses-tu pas tomber définitivement ?

- Parce que là, si je vois juste, c'est un gisement exceptionnel dont il s'agirait. Quelque chose d'énorme ! Beaucoup plus que la mine de la rivière Mc Arthur.

Je suis un peu surpris d'un tel enthousiasme. La mine de Mc Arthur est la plus importante au monde.

- Bon, alors c'est quoi l'idée ?

Prosper nous ressert un bourbon et décide de se lancer :

- En gros, l'idée c'est de faire une prospection clandestine.

Si effectivement la prospection menée en douce confirme que c'est le jackpot, on ferme notre gueule sur la découverte.

Je retourne alors faire amende honorable pour amadouer Mobutu et négocier un permis de prospecter en bonne et due forme. Là, ça ne me gêne plus de casquer, car l'enjeu est tellement colossal que les exigences du président ne seraient que des cacahouètes à côté du tas d'uranium qui nous attend.

Si en revanche on ne trouve rien, ça n'a rien coûté, hormis les frais de mission, mais ça, c'est dérisoire.

- Et en l'occurrence, « on », ça serait moi ?

- Seulement si tu le veux. Je ne peux pas t'y obliger. Si tu te fais choper, tu risques gros et j'aurais du mal à te sortir des prisons congolaises qui ne sont pas spécialement réputées pour leur confort.

Je pourrais bien envoyer Bernard à ta place. Il adorerait. Mais il lui manque une dimension essentielle.

- Laquelle ?

- La chance !

Tu ne réalises pas à quel point la bonne fortune te sourit. Et pour cette mission, il faudra en avoir de la chance !

Je ne réfléchis guère avant de lui répondre :

- Tu peux compter sur moi !

Prosper sourit en me répondant :

- Je le savais, Jean…

Il ajoute :

- En revanche, silence total sur l'opération ! Nous sommes les deux seuls à être au courant. Un secret absolu est nécessaire, sinon tout foirera et il y aura des dégâts.

Je me charge personnellement de ta logistique sans en parler à quiconque. Viens au bureau demain matin qu'on finalise tout ça.

Et puis prends des renseignements sur la zone concernée. Elle est en secteur largement inconnu, probablement peuplée de sauvages.

J'ai jadis fait la connaissance de Gaston de Courmont. C'est un vieil original, un Français comme toi. Un ancien prof d'anthropologie qui connaît la région comme sa poche.

On s'est rencontrés au cours d'une soirée bien arrosée à Kinshasa.

On s'est copieusement engueulés et on a même failli en venir aux mains, mais on est devenus copains. C'est un mec bien.

Tiens ! Voici ses coordonnées. Appelle-le de ma part !

J'ignorais qu'en acceptant j'allais bouleverser le cours de ma vie.

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