Extrait de « La Liberté en Exil »

CHAPITRE 1.

Georges, un chef cuisinier travaillant dans un restaurant à Strasbourg en 1938, mène une vie stable avec sa femme Alice et leur enfant. Georges est tiraillé entre sa vie rangée et son désir d'aventures

Il repense à son enfance difficile : la froideur paternelle, la pauvreté, et une éducation limitée. Après le retour de son père de la guerre, leur vie familiale devient stricte et austère. À neuf ans, Georges est envoyé en apprentissage à Vernon, où il fait face à un maître tyrannique, Marcel Pannier.

Son quotidien dans une charcuterie-traiteur est pénible, rempli de tâches ingrates et de violences physiques et verbales. Georges vit dans une chambre insalubre, isolé et maltraité, se heurtant à la cruauté de son patron et au mépris de ses collègues. Malgré son désespoir, il endure ce calvaire jusqu'à ce qu'il finisse par frapper Pannier pour défendre Lucienne, la domestique, mettant ainsi un terme à cette expérience traumatisante.

- Chaud devant ! Chaud devant !

Le maître d'hôtel saisit les assiettes de baeckeoffa que l'on venait de déposer sur le passe-plat, poussa d'un coup de pied brutal la porte à battants qui le séparait de la salle et s'enfuit de la cuisine. Ce n'était pas son domaine mais c'était celui du chef de céans, Georges. Georges dirigeait d'une main de fer la petite équipe de cuisiniers et d'arpètes qui s'agitait frénétiquement autour du piano.

Le premier service venait à peine de commencer et l'ambiance était déjà survoltée. Les effluves qui s'échappaient des nombreuses casseroles, diffusaient une atmosphère moite, lourde, saturée, presque nauséabonde, qui prenait à la gorge comme pour bloquer la respiration. Il régnait dans la pièce une chaleur étouffante. Dans le local embrumé de vapeurs, il était bien difficile de distinguer les chétives silhouettes blanches qui, parfois, arrêtaient brusquement leurs gestes pour s'éponger le front, d'un revers furtif de manche,

- Deux choucroutes royales, deux. Un Rossini saignant, un ! énonça Pierrot le serveur qui venait de faire une entrée retentissante dans la cuisine.

- Tu as déjà vu un tournedos Rossini bien cuit ! Un tournedos c'est saignant où alors ça ne s'appelle pas un tournedos ! grogna Georges.

- Deux choucroutes, et un tournedos Rossini, ça marche !

Nous étions en 1938, voilà maintenant près de trois années que Georges travaillait au « Palais de la Bière » à Strasbourg. Et cela méritait d'être souligné ! C'était en effet la première fois qu'il restait aussi longtemps en place. Pourtant celle-ci n'était ni meilleure ni pire que les autres. Et s'il n'y avait pas eu Alice et Fernande, il aurait pris ses cliques et ses claques depuis belle lurette !

Car Georges avait la manie de la bougeotte. C'était en quelque sorte un «itinérant» de la cuisine. Depuis la fin de son apprentissage, son métier l'avait conduit à faire le tour du monde. A trente ans, peu de ses homologues pouvaient s'enorgueillir d'une telle expérience !

Georges arrivait tout droit de Californie où il avait séjourné près de deux années à conduire les cuisines du Marquis de Pinel puis celles du Comte de Corbière. Ces riches propriétaires terriens détenaient de vastes orangeraies dans la région de San-Mateo. Georges avait dû regagner précipitamment la France. Là-bas on n'appréciait guère son goût pour les jolies femmes : surtout quand celles-ci étaient les épouses de ses employeurs ! De toute façon, la récession était telle qu'il n'aurait pu demeurer indéfiniment aux « states ».

A peine débarqué du Havre, Georges avait rejoint sa femme Alice qui, en son absence, élevait leur enfant à Strasbourg. Il connaissait peu cette ville, et somme toute, ne regrettait pas d'y avoir posé un temps son sac. Malgré sa rude besogne, Georges menait une vie régulée. Il s'étonnait lui-même du bien-être qu'il éprouvait quand, chaque soir, son service fini, il regagnait son logis pour retrouver la chaleur du corps de sa compagne. Oui, il se sentait bien avec elle mais il avait à la fois si peu, et déjà tant vécu, qu'il hésitait entre la poursuite de sa vie d'aventureuse et celle de se « ranger » définitivement.

Georges plaisait aux femmes, non qu'il fût réellement beau mais son allure et l'aisance qu'il avait gardée de son séjour aux Etats-Unis lui donnaient une assurance qui attirait la bienveillance. Son large front, ses yeux bleus, son menton volontaire, rassuraient au premier coup d'oeil. Et si cela n'avait pas suffit, la gentillesse dont il faisait preuve en toute circonstance, venait à bout des natures les plus revêches.

Alice, comme tant d'autres, n'avait pu résister au charme de ce fringuant cuisinier qui paraissait si sûr de lui. Ils s'étaient connus à Toulon il y a près de dix ans, quand Alice était lingère chez Mme.Werner.

Si Georges n'était pas du pays, il ne se sentait nullement étranger dans cette région aux frontières du Rhin, à la fois si proche et si différente de l'Allemagne. D'ailleurs ses voyages lui avaient appris à se sentir chez lui n'importe où. Et puis, l'amabilité des alsaciens était telle, que la glace fondait rapidement surtout au bout de quelques verres de schnaps !

Alice et Georges habitaient en face de la cathédrale. Ils logeaient dans un petit appartement mansardé au dernier étage d'un immeuble à colombages. C'était un simple deux pièces cuisine qui fleurait bon la cire et la javel. On y accédait par un escalier propret dont chacune des marches craquait sous le poids des pas. A ce bruit, Alice identifiait à coup sûr la visite anonyme mais y reconnaissait aussi celle d'un familier ou le retour de Georges.

Alice, une brunette dont les joues emplies commençaient à manger des yeux d'un bleu translucide, possédait un regard à la fois envoûtant et énigmatique. On se sentait d'abord attiré par ce regard sans fond : un regard qui vous chavirait d'un coup pour vous entraîner, irrésistiblement, dans une noyade des sens. Pour le reste, Alice, quoiqu'un peu boulotte, suggérait des formes avantageuses. Mais la suggestion s'arrêtait là ; car Alice ne ne vivait que pour son enfant et son beau cuisinier. Georges n'avait pas été son premier homme, mais celui-là était l'élu de son coeur. Elle en était sûre. Pour lui, elle aimait faire tout ce qu'elle détestait auparavant. Elle, qui avait tant horreur de la couture, s'était mise à l'ouvrage et confectionnait nappes et rideaux. Même la broderie ne lui faisait pas peur, et elle se plaisait à dessiner le chiffre de son compagnon sur ses vestes de cuisine. Georges s'émouvait d'un tel intérêt. Cela le changeait tant de son passé et d'une jeunesse sinon miséreuse du moins indigente.

Il n'avait pas eu d'enfance ou s'en rappelait fort peu. Son premier souvenir, sa première peine, fut le départ de son père pour la grande guerre. Georges avait alors cinq ans.

Son père, -devait-il dire son géniteur?- Georges ne sut jamais sonder le coeur de cet homme apparemment habité d'aucun sentiment. La froideur, la façade glaciale, se percevaient au premier regard. Et si sa frêle carrure n'en imposait pas, l'austérité de la personne, la finesse de ses traits commandaient le respect. C'était un homme sec, noueux, dont le visage à la bouche sans lèvres, aux pommettes hautes, confirmait la dureté d'un regard où nul ne pouvait discerner une quelconque émotion. Et quand on s'attardait à vouloir deviner ce qui animait cet homme, des yeux cristallins et durs, des yeux de chat, vous transperçaient pour peu que l'investigation se prolongeât. Alexandre parlait peu, et le son de ses rares paroles, articulées avec un calme monocorde, exprimait davantage la résolution de l'affirmation que la passion.

Il se souvenait aussi de sa mère, Alphonsine, préparant le paquetage du départ. Que dire d'elle ? Epouse soumise ou épouse complice ? Georges ne le sut jamais. Il se souvenait de cette femme forte, dure et fière, dont le chignon austère accentuait des traits déjà tirés par la fatigue et les soucis du ménage. Conduire seule la ferme et s'occuper de sa marmaille ne laissaient guère du temps pour s'occuper d'elle-même !

Il se souvenait des adieux impersonnels sur le quai de la gare où la liesse collective et apparente des pioupious arrivait bien mal à dissimuler le déchirement des séparations.

Il se souvenait du convoi qui lui enlevait un père déjà étranger. Ce long convoi, dont la file de voitures tout à l'heure bien réelle, s'évanesçait doucement dans les volutes de fumées blanches comme pour mieux se diluer dans l'horizon.

Il se souvenait de leur gêne et de la mansuétude du boulanger, du médecin dont les crédits duraient des mois.

Il se souvenait de la solidarité paysanne lors du grand hiver de 17, si rude, que même les barriques de cidre explosaient dans les celliers.

Heureusement sa grand mère Le Bigot, qui habitait près de chez eux, savait prodiguer quelque réconfort aux enfants. Dès qu'ils le pouvaient, ceux-ci lui rendaient visite. La vieille femme impotente les attendait, assise au coin de feu, buvant un verre de cidre ou de mique, dernier plaisir des sens avant l'inéluctable naufrage de la raison. Son visage, irrégulièrement éclairé par le vacillement du brasier, s'animait quand elle leur contait des histoires. Les enfants disposés en demi-cercle, de chaque côté de l'âtre, écoutaient, la bouche déjà bée, prêts pour le grand voyage dans l'irréel et les rêves. De tous les contes, de toutes les anecdotes, ce que préférait entendre Georges concernait l'histoire de son grand-oncle, Alexandre, le « bagnard ». Ce récit le transportait à l'autre bout du monde et lui donnait l'occasion de s'évader. Il se voyait explorateur, planteur, vivant en homme libre. Car le grand-oncle Alexandre était son modèle, une sorte de héros. Et qu'importe si ce dernier avait été accusé lors de son service militaire d'avoir dérobé le pistolet d'ordonnance de son lieutenant. D'ailleurs c'est pour cela, qu'Alexandre avait été envoyé au bagne de Nouvelle-Calédonie. Sa peine purgée, il s'était alors joint aux autres cobaleurs, vagabonds en guenilles, établis dans le sud de l'île à la recherche de filons d'asbolane. Avec eux, il avait arpenté la région de Goro, Yaté, Touaourou et, fortune faite, il s'était acheté une concession à Ploum. Un bonheur ne venant jamais seul, il apprenait sa disculpation : le véritable voleur du revolver, auteur d'autres méfaits, avait été capturé et avait avoué. Voici Alexandre lavé de toute accusation, l'honneur sauf. Pendant longtemps, personne n'obtiendra de nouvelles de ce parent fantasque. On le retrouvera quelques années plus tard, distillateur de gomen à Koumac. Il aurait pu demeurer sur le Caillou jusqu'au restant de ses jours, mais l'appel de la France avait été le plus fort. Il plaquera tout pour venir mourir près des siens : en Normandie.

Oui, Georges en était sûr, lui aussi suivrait les traces de son grand-oncle : il voyagerait et découvrirait le monde et vivra libre.

Malgré son jeune âge, il voulait déjà pouvoir faire ses choix, s'exprimer sans crainte d'être puni et, par-dessus tout, explorer le monde autour de lui.

Il n'avait pas encore compris - mais le comprendrait-il un jour ? - , que la liberté impliquait aussi des devoirs.

Quand le travail à la ferme leur laissait un peu de répit, Georges et Raoul, son frère aîné, suivie de Marie, sa soeur, se rendaient à l'école. Mais le temps qu'ils y passaient était si symbolique qu'à neuf ans, aucun d'eux ne savait ni lire, ni écrire.

L'école était distante de sept kilomètres qu'il fallait couvrir à pied. En hiver, quand il faisait nuit, Georges avait toujours peur des lutins. D'ailleurs ne les avait-il pas déjà rencontrés ? Raoul avait beau lui dire qu'il s'agissait d'un farceur. Georges demeurait incrédule. Il doutait qu'un individu soit assez sot pour se casquer d'une citrouille évidée éclairée par deux bougies à la place de yeux, simplement pour faire peur à de pauvres enfants.

Il se souvenait des bagarres avec Marie dont il attachait les cheveux autour d'un pommier. Il se souvenait aussi de ses premières navigations dans la mare aux canards utilisant comme vaisseau le baquet de la mère ; s'aidant du battoir en guise d'aviron. Il se souvenait enfin de l'énucléation de Raoul qui était allé agacer les oies de trop près. Mais ce vrac de vieux souvenirs, qui comportait si peu de joies, était comparable à un bouquet de fleurs séchées : il exprimait à la fois, nostalgie et fragilité.

Quand l'armistice fut enfin signé, le père revint sain et sauf. C'était déjà un miracle. Mais criblé de dettes, il dut s'embaucher chez Monsieur Vivien, le minotier de Pont-Audemer. La misère n'était rien face à l'humiliation de ne plus travailler pour son compte. Alexandre n'était plus son maître. Sa fierté, son âpreté, se murèrent dans le mutisme du déçu ; de celui qui n'aspire plus à rien et qui s'éloigne de tout.

La famille vivait en autarcie, par économie d'abord, mais aussi par goût. Une discipline de fer régnait à l'intérieur du clan. Le père, on l'a compris, était sévère, jusqu'à en être dur. La mère, elle, imposait la loi à ses rejetons. Les fessées aux orties étaient monnaie courante. Ici, on ne riait pas, on ne pleurait pas, et à table, le silence absolu était de règle.

Tout cela donnait l'impression de vivre dans un monde aseptisé, sans coeur, presque sans âme, car à peine l'âge de raison atteint, les enfants devaient quitter la maison pour travailler. Ils n'avaient pas le temps d'avoir une enfance que déjà la vie d'adulte les attendait.

Dès neuf ans, Georges quitta donc ses parents pour entrer en apprentissage, comme on entre en religion ; le sacerdoce en moins. Un cousin qui résidait à Versailles, s'était chargé de lui trouver un employeur.

Ah cette première journée d'apprentissage ! Il avait voyagé toute la journée assis à l'arrière de la carriole de Langevin ; un paysan, vieux gars, qui montait régulièrement à Paris vendre ses légumes. C'était un rustre, bien connu des enfants, qu'il ne cessait d'houspiller dès que ceux-ci venaient voir de trop près son potager. Sa tenue négligée, ses joues éternellement mangées par une barbe de trois jours, empêchaient de lui donner un âge. Ce qui impressionnait le plus Georges, ce n'était pas l'énorme chique qui gonflait en permanence la joue gauche du jardinier, mais l'imposante giclée jaunâtre qui jaillissait régulièrement de sa bouche. Une bouche tordue par le jet et dans laquelle ne subsistaient plus que de rares chicots en deuil.

Partagé entre la séparation de ses parents et sa soif de découverte, Georges fut surpris de constater que le paysage ressemblait en tous points à ce qu'il connaissait de St.Nicolas. Il en fut déçu. L'hiver, pourtant assiégé par les prémices de la saison nouvelle, n'avait pas totalement capitulé. Cela se devinait au vent gaillard qui vous apportait déjà de multiples et indéfinissables senteurs printanières. Un vent frisquet et tonique qui vous brûlait les pommettes avant d'investir les membres pour les engourdir, presque à votre insu. Tout au long du trajet, Langevin n'échangea aucune parole. Il avait reçu un franc pour mener le gosse à Vernon, il accomplissait sa mission : la causette ne faisait pas partie du contrat. Georges quant à lui, terrorisé à l'avance par la réaction du paysan, s'abstint d'entamer tout dialogue.

Georges descendit à Vernon et Langevin le salua à peine d'un bref :

- Bon courage !


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