Extrait de « Mort en Gamme non Tempérée »
PREMIERE PAGE DU CARNET TOMBÉ DE LA MUSETTE DE GWENN
« J'écris pour ne pas penser, et en pensant j'écris ce que je ne voulais pas écrire.
Ce matin, Joël m'a demandé si je regrettais. Il n'a pas prononcé le mot, mais son souffle en contenait la forme. J'ai souri pour qu'il n'entende pas ma réponse. Le regret est une musique pour les vivants, et moi, je suis déjà trop loin dans la partition.
Nous n'avons tué personne. Nous avons simplement refusé d'être les notes qu'on nous avait assignées. Quand on naît dissonant, vivre est une faute.
Ils étaient six, peut-être plus. Je les revois comme on revoit une phrase qu'on a mal lue : flous, mais entêtants.
Le premier est tombé comme on tombe d'un rêve. Le second n'aurait pas dû être là, mais le monde est une scène mal éclairée, et chacun y prend parfois le rôle d'un autre.
Depuis, chaque mort a été une modulation. Une lente transposition vers un silence plus juste.
Je n'ai jamais haï. La haine est un luxe pour ceux qui espèrent. J'ai seulement voulu une balance plus exacte entre l'injustice et la nécessité. La musique ne ment pas : elle exige la rigueur. Ce monde, lui, ne connaît que le faux rythme.
Parfois, dans le soir qui n'a plus de nom, je me demande si nous avons gagné.
Mais il n'y a pas de victoire dans l'accord parfait. Il n'y a que la fin d'une tension.
Jakez, peut-être, l'a compris. Il enseigne à son tour la musique comme on enseigne la politesse : en oubliant le cri, en niant la faille. Mais je crois qu'au fond, il sait.
Il a vu nos ombres passer, et il a choisi de fermer la porte. Ce choix aussi est une forme de mort.
Je vis encore. Mais à quoi tient la vie, sinon à l'oubli répété de ce qu'on a fait pour rester debout ? Je suis cette femme qui a regardé le gouffre et s'y est vue – non pas tomber, mais s'y accorder.
Le poison n'était pas dans les flacons. Il était dans l'intonation du monde ».
PROLOGUE : L'OMBRE ET LA LANDE
C'est dans les brumes de l'histoire, là où le vent souffle sans relâche sur les sentes dévastées, que les pages de Joël et Gwenn m'ont trouvé. C'est dans cette époque entre deux âges, où la lumière hésite à toucher la terre, que ces feuilles sont venues à moi comme un murmure, porté par la mer, par un souffle qu'on ne voit pas mais qui nous frôle, qui nous fait frissonner.
Les premières pages du carnet de Gwenn, raturées, écornées, déchirées étaient presque illisibles. Il y avait là quelque chose de mystérieux, un langage dissimulé sous des couches d'apparences un palimpseste. Et pourtant, au cœur de ce chaos de mots, il y avait une lumière. Une lumière sombre, une lumière qui fait plus mal qu'elle n'éclaire. Un cri, un appel. Il m'a fallu du temps pour comprendre que ce texte était destiné à l'oubli, à l'ombre, et à ceux qui se laissent engloutir par la terre.
Je suis le copiste. Ou peut-être suis-je l'"interprète du silence"... C'est ainsi que je me plais à me nommer, comme un hommage indirect à ce que je ne suis pas. Un traducteur, un messager des morts. Mais il ne s'agit pas ici de rendre un compte exact des événements. Non. Ces pages ne racontent pas une histoire ordinaire, ce sont des fragments d'un monde perdu, une vieille Bretagne que je n'ai pas connue, mais que j'ai ressentie. L'âme de ce texte est une âme de brume. Elle ne m'appartient pas, et elle ne m'appartiendra jamais. Elle m'a trouvé, et c'est tout. Elle s'est accrochée à mes mains comme la mousse au tronc d'un peuplier humide.
Le texte est étrange. Difficile à saisir. Chaque mot semble se dérober, comme un poisson trop glissant pour être pris dans le filet. Il y a un rythme dans ces écritures, un rythme de vagues battant contre les rochers, un va-et-vient incessant entre le souvenir et l'oubli. Et pourtant, il y a cette hantise... Cette présence invisible qui se glisse dans chaque phrase, dans chaque geste de Joël et Gwenn aujourd'hui disparus. Leur monde n'était pas le nôtre. Il n'était ni plus pur, ni plus noble. Il était juste autre chose. Loin de nous. Et plus il s'éloignait , plus il s'infiltrait en nous, à travers les fissures du temps.
Ce texte porte en lui une violence secrète, une tension sous-jacente, comme si chaque mot, chaque geste qui s'y trouve, nous entraînait vers une vérité que nous ne voulons pas affronter.
J'ai fait mien ce qui n'était pas mien. J'ai redonné vie à un monde mort. J'ai été ce traducteur, ce copiste. Je n'ai pas voulu comprendre, je n'ai pas voulu interpréter. J'ai juste recopié ce que je tenais entre mes mains, sans chercher à donner de sens à cette histoire. Il n'y en a pas, de sens, à vrai dire. Seulement des ombres, des fragments. Des ombres qui sonnent et dansent, comme les korrigans dans la nuit, comme les voix perdues des anciens, comme un cri d'avertissement.
Oui, ce texte, ces pages, ne m'appartiennent pas. Le reste... c'est à vous de le comprendre. Ou peut-être à personne. Car, au fond, qu'est-ce que l'histoire ? Si ce n'est qu'un rêve dans lequel nous nous perdons tous, à un moment ou à un autre.
Pour comprendre, il faudrait expliquer. Mais expliquer, c'est déjà trahir un peu. Car ce que je vais dire ne s'écrit pas : cela se vibre, se respire dans l'interstice du silence et du son. Je suis, selon l'état civil, journaliste au Télégramme. Mais il y a dans cette étiquette un mensonge tranquille — celui d'une vie rangée, d'un métier défini, d'une fonction mesurable. Or je suis, d'abord, un sonneur. Ou peut-être ne suis-je que cela : un sonneur qui écrit quand il ne peut plus jouer.
Je sonne du biniou. Maël, lui, de la bombarde. Nous avons appris ensemble, avec cette tendresse d'aveugles qui avancent à tâtons dans la lumière trop forte du commencement. Nous avons sonné maladroitement, comme on aime pour la première fois : sans savoir, mais avec foi. La musique, c'était un pays que nous ne faisions que deviner.
Maël… Il est davantage que mon compère : il est mon contrepoids. Là où je m'enflamme, il tempère ; là où je crie, il médite. Il travaille chez Dastum, il classe, il écoute, il lit entre les plis du passé. Il vit dans les archives comme d'autres dans les songes, et cette familiarité avec la mémoire bretonne donne à chacun de ses gestes une gravité sans emphase. À moi, l'instinct. À lui, la connaissance. Et entre nous deux, une idée exigeante de ce que doit être la musique de couple : non pas la prouesse, mais la fusion ; non pas l'éclat, mais l'accord. Une respiration à deux.
Cela ne s'est pas fait d'un coup, bien sûr. Il a fallu du temps, des années, des erreurs. Et surtout, des maîtres.
Nos maîtres… Joël et Gwenn Kersabiec.
Que puis-je dire d'eux, sinon qu'ils furent pour nous ce que sont les étoiles mortes : une lumière encore visible, mais déjà figée, déjà effondrée sur elle-même. Ils ont été nos modèles, nos guides, nos phares — puis, lentement, nos énigmes. Et enfin, nos cauchemars. Il y a dans toute formation une dette ; dans la nôtre, il y avait aussi une ombre. Une lente dérive, imperceptible au début, comme un frisson dans le vent. Aujourd'hui encore, je me demande à quel moment la musique a cessé d'être un art pour eux, pour devenir une arme.
Je vais tenter de raconter. Non comme un juge. Ni même comme un témoin. Mais comme celui qui a entendu, un jour, une note fausse dans l'air — et qui n'a plus jamais pu l'oublier.
Nous sommes restés leurs élèves — non pas dans le sens banal de la transmission, mais comme on reste marqué au front par une brûlure sacrée, par le sceau d'un pacte que nous n'avons jamais vraiment signé. Joël et Gwenn ne nous ont pas simplement appris à jouer. Ils nous ont initiés, comme on initie aux mystères. Il y avait dans leur manière d'enseigner quelque chose de l'ordre du rite, du silence troublé, de la ferveur obscure. Leur regard, lorsqu'ils écoutaient, ne jugeait pas : il scrutait. Ils ne formaient pas des musiciens — ils façonnaient des survivants. Et nous, sans nous en rendre compte, avons accepté le fardeau de leur exigence.
Les drames qui ont suivi n'ont pas rompu ce lien. Ils l'ont intensifiés, noircis, même si Joël et Gwenn ont voulu plus tard se venger de nos succès d'estime.
Mon seul regret, et c'est un regret plus profond que la culpabilité, plus vaste que la honte, c'est de ne pas avoir vu — non, de ne pas avoir voulu voir — la lente décomposition de leur monde. Autrefois champions, glorifiés, fêtés comme les maîtres d'une tradition vivante, ils devinrent, avec les années, des figures silencieuses, presque fantomatiques. La mode, ce tyran sans mémoire, les avait relégués dans le grenier du folklore. Et nous — nous-mêmes, leurs élèves, leurs fils sonores — nous les avions battus. Une fois. Puis deux. Et encore. La première fois, c'était une ivresse. La deuxième, un trouble. La troisième, une inquiétude muette. Eux, ils se taisaient. Mais leurs yeux criaient. Ce n'était pas de la jalousie, non. C'était une honte sans mots, une blessure impossible à nommer.
Leurs silences, maintenant, me paraissent bruyants comme des chutes.
Après les drames — car il faut bien appeler cela des drames, même si aucun théâtre n'en contiendra jamais l'écho — j'ai gardé la clé de l'atelier de Joël. C'était un lieu à part, hors du temps, où les copeaux de bois sentaient l'effort ancien et la patience. Joël sculptait comme il sonnait : lentement, à rebours des modes, avec une précision qui confinait à la prière.
Un soir, poussé par je ne sais quel vertige, j'ai tourné la clé. L'atelier sentait encore le cèdre, le chanvre et la solitude. Tout était à sa place. Rien ne criait l'abandon. Mais sur le vieil établi, dans le tiroir qu'il réservait à ses ciseaux à bois — comme s'il voulait cacher là ses outils les plus tranchants, ceux du son comme ceux du silence — j'ai trouvé un texte. Des pages, couvertes d'une écriture nerveuse, presque tremblée. Ni datées, ni signées. Mais c'était lui. J'en ai reconnu le souffle. Ou l'ombre du souffle.
C'est ce texte que vous tenez maintenant entre les mains. Ces documents sans titre, sans nom d'auteur, mais non sans douleur. Je n'ai pas voulu y toucher. Je n'ai pas voulu les corriger, ni les arranger. Je ne sais même pas si je devais les lire. Mais je les ai lus.