Extrait de « Trajectoires »

Je ne reste pas, écœuré d'avance par la conversation qu'ils vont avoir. Tout tourne inévitablement autour de l'argent. Des sommes colossales qu'ils ont ou vont gagner ou dépenser.

Soudain, l'un d'entre eux, avisant les vins les plus chers m'interpelle :

​- Avez-vous vraiment de la Romanée Conti 2003 ?

​- Bien sûr, Monsieur !

​- Ça vous dirait d'essayer, les amis ? s'adresse-t-il à ses collègues.

​- Bonne idée !

Aucun des trois ainsi interpellés n'a le mauvais goût de s'enquérir du prix de la bouteille, mais tous doivent se douter qu'elle est hors portée du commun des mortels. C'est finalement la seule chose qu'ils cherchent.

Il est vrai qu'à 15.900 euros la bouteille, c'est déjà pas mal.

Le jeune dandy se tourne vers moi et me commande comme s'il s'agissait d'une limonade :

​- Et une Romanée Conti ! Une !

Je suis pris de sentiments mitigés. D'un côté, j'ai gagné mon pari avec Olivier : la légendaire bouteille a trouvé acquéreur. D'un autre côté, je trouve lamentable qu'un produit aussi mythique finisse dans le gosier de snobs. Des gens absolument incapables d'en saisir toute la finesse, même en temps normal. Alors après un bon repas bien arrosé, une fois les papilles détruites par les cigares et le Cognac!

Quel gâchis !

​- Monsieur, il faudra patienter un instant. Le temps que le vin se mette à température. Voulez-vous que je le carafe ?

​- Bien sûr. On n'est pas pressés. Envoyez-nous une autre tournée de Cognac pour patienter.

Je leur sers à nouveau un Cognac.

Je descends à la cave et remonte leur présenter avec componction le précieux flacon de Romanée Conti que je débouche sous leurs yeux. Ils prennent à peine le temps de l'envisager.

Plus d'un an de salaire d'un ouvrier ! Que ces snobs vont boire sans discernement, déjà à moitié saouls. La rage me prend.

Je consulte rapidement sur le Net la fiche de dégustation de la Romanée Conti 2003. Arômes de mûre, de cerise, de noyaux de cerise, de truffe, de noix et de tabac blond.

Je vais chercher un bag in box de bon vin du Languedoc. J'en soutire une partie et me livre à quelques expériences. J'ajoute à ce petit vin un peu de liqueur de mûre et de vin de noix. Un soupçon de jus de truffe. Je fais infuser quelques pincées d'Amsterdamer prélevées dans la blague à tabac d'Olivier. J'additionne goutte à goutte le résultat de la décoction. Quelques cuillères de jus de cerises à l'eau de vie. Une larme de kirch. Je goûte. Nom de Dieu, c'est pas mal ! Pas mal du tout !

Fier du résultat, je le transvase dans la carafe.

Merde ! Si les arômes sont là, la robe manque singulièrement d'intensité. Vite ! Quelques gouttes de colorant rouge dont Olivier se sert pour la pâtisserie. Pas mal ! Mais trop rouge. Je galope au bureau y prendre l'encrier rempli d'encre violette. Je l'ajoute précautionneusement jusqu'à obtenir le résultat espéré.

Je goûte à nouveau afin de m'assurer que les deux derniers ajouts n'aient pas adultéré la délicatesse de l'ensemble. Non ! Bien au contraire. L'encre apporte un je ne sais quoi améliorant la longueur en bouche...

Nanti de ma carafe, je monte la porter aux clients.

Je déguste moi-même, commente le vin, leur fais admirer la robe dont l'intensité est exceptionnelle, ce dont ils conviennent. Merci Waterman !

Lorsqu'ils passent à la dégustation, j'ai un petit pincement de cœur. Et s'il y avait un vrai connaisseur ?Entrez votre texte ici...

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