Extrait de « Utopolis où la tyrannie du bien-commun »
CHAPITRE 1 : VICTOIRE !
Les élections à Utopolis ont révélé l'âme de la démocratie. Ce ne fut point un débat d'idées, mais une grotesque cérémonie où triomphèrent les médiocres, ces petits hommes aux souliers ternes et aux rêves étriqués. Leur programme n'était qu'une incantation vide, un prétexte à capter des subventions. J'ai entendu l'aveu cynique : l'idéal comme appât, le pouvoir comme comptabilité. Nous ne sommes plus gouvernés, mais administrés par des fantômes qui ont fait de la petitesse un art et de la médiocrité un régime. Le pire n'est pas leur règne, mais notre consentement à cette tragédie de pacotille.
Avril 2026 : Victoire municipale.
Les élections municipales de Utopolis furent comme ces marées d'équinoxe qui soulèvent les algues putrides à marée base, découvrant ce que les eaux, dans leur pudeur habituelle, dissimulent aux regards. La démocratie avait révélé ses entrailles gluantes, et l'on se pressait autour d'elle comme autour d'un cadavre échoué, moitié fasciné, moitié dégoûté.
Pendant toute la campagne, on n'avait pas débattu : on avait exorcisé. Les mots n'étaient que des formules magiques, des incantations vides que l'on lançait à la face de l'adversaire pour le réduire au silence.
Car j'observe toujours les hommes politiques avec une même fascination morose : beaucoup échouent, certains par idéologie, d'autres par incurie ou impéritie. Les partisans nouvellement élus parlaient comme les moines du Moyen Âge parlaient de Dieu - des mots-valise où l'on fourre toutes les peurs et toutes les hypocrisies. Leurs opposants, quant à eux, ressemblaient à ces chiens qui aboient après les vagues : beaucoup de bruit pour un reflux inéluctable.
L'animosité ? Non, c'était plus profond. Une haine organique, viscérale, celle que l'on réserve aux membres honteux de sa propre famille. On ne combattait plus des idées, mais des traîtres à la Cause. Le programme pour lequel la majorité des concitoyens avait voté, n'était plus un programme politique - mais une encyclique, et leurs détracteurs se retrouvaient excommuniés. Je voyais dans les meetings ces visages convulsés par la ferveur, ces mains qui se tordaient comme des algues séchées au soleil, ces invectives qui claquaient comme des voiles par gros temps.
Ce qui me terrifiait, au fond, ce n'était pas la violence des passions politiques. C'était leur vide sidéral. Leur programme était devenu le fétiche d'une religion sans dieu, le drapeau d'une armée sans patrie. Et ma commune, ma pauvre commune, n'était plus qu'un prétexte à cette mascarade - une ville réelle sacrifiée sur l'autel d'une utopie bureaucratique.
Je me souviens d'un soir de meeting où la pluie frappait les vitres comme des aiguilles. Un vieux pêcheur s'était levé pour parler. Sa voix rauque portait toute la mer alentour. On l'avait fait taire au nom du « consensus ». Ce soir-là, je compris que le vrai programme n'était pas dans les documents techniques, mais dans ce silence imposé.
Désormais, nous devenons des exilés de l'intérieur, naviguant entre les récifs des certitudes absolues et le brouillard des lendemains incertains.
Ceci étant, l'endoctrinement, les belles paroles, les belles promesses, la perspective d'un monde idéal et idéalisé, avaient conquis l'électorat de telle façon que l'équipe avait remporté la Mairie. Ce ne fut pas un retour, ce fut une marée qui déborda dans tous les bureaux, les services de la municipalité, comme une eau trouble charriant les illusions des uns et les calculs des autres.
Ce soir, le programme qui avait triomphé dans l'urne, flottait désormais au-dessus des estrades comme une relique sacrée, intangible, inattaquable. Quiconque osait en effleurer les contours du doigt devenait ipso facto un hérétique, un réprouvé, un être à brûler dans les feux de la bien-pensance.
Je me sentais à la fois présent et absent, comme un homme qui regarde la pluie tomber derrière une vitre, sachant qu'il ne sera jamais ni tout à fait sec, ni tout à fait mouillé. Oui, me voici, ce soir assistant à ce simulacre de liesse collective où l'on célèbre moins une victoire qu'une capitulation générale de l'esprit. La grande salle du Conseil, solennelle dans son architecture vide, est pleine à présent d'une foule d'élus dont la seule légitimité est d'avoir été choisis par la mécanique aveugle des urnes.
Ils prétendent être le Peuple, ou du moins le figurer. Pourtant, je ne puis voir dans leur accoutrement étudié - cette mise en scène du débraillé - qu'une insulte, ou peut-être une négation subtile, de ce qu'est véritablement le peuple. La plupart est affalée comme leurs vêtements, comme si la négligence était vertu, comme si toute élégance eût été une capitulation. Leur saleté n'est plus hasard, mais doctrine : barbes en révolte, cheveux luisants d'abandon, tout un étalage de médiocrité érigée en sacerdoce. Par une pente naturelle de dégoût, mon regard descend vers leurs chaussures. Des chaussures qui n'ont jamais connu le cirage, des chaussures aussi mornes que leurs convictions manquent de brio. Elles racontent des chemins de boue et de compromis, des marches forcées vers des lendemains qui ne chanteront jamais. À cet instant, une certitude m'envahit, froide et définitive : nous sommes condamnés. Non pas à la ruine, ni même à la tyrannie - non, pire que cela. Nous sommes condamnés à la médiocrité.
Et je me prends à rêver d'une autre cérémonie, bien plus honnête que celle-ci : une fête solennelle où l'on célébrerait, sans fard, la médiocrité de nos dirigeants et de leurs électeurs. On y décernerait des prix - le plus terne des discours, la promesse la plus creuse, le regard le plus dépourvu de pensée. On y boirait du vin bon marché en toasts à l'incompétence érigée en vertu. Peut-être, alors, aurions-nous enfin un spectacle à la mesure de notre déchéance.
Mais non. Il faut sourire, serrer des mains qui ne méritent pas d'être touchées, lever un verre à des lendemains qui ne viendront jamais. La politique n'est plus l'art du possible, mais celui de l'insignifiance. Je suis là, à compter les minutes, à compter les preuves que l'homme, décidément, ne mérite rien de mieux.
Ce qui me frappe aussi, c'est la tristesse qui transpire ici ce soir. Non pas une tristesse noble, mélancolique, mais une tristesse morne, étouffante, comme celle d'un jour de pluie sur une ville de province où rien ne se passe jamais. Aucune liesse, bien sûr - comment pourrait-il en être autrement ? Un cocktail à base de jus de fruits bio, aussi fade que les convictions de ceux qui le sirotent par obligation, ne prête guère à l'ivresse. On dirait que l'austérité, érigée en vertu, a déjà commencé son règne, avant même que les premières décisions ne soient prises.
Pour égayer l'atmosphère - ou du moins pour donner l'illusion d'une célébration -, l'harmonie municipale est venue offrir une aubade. Mais les musiciens, empêtrés dans leur costume, soufflent dans leurs cuivres avec une énergie qui ne parvient pas à masquer la médiocrité de l'instant. Les militants, rassemblés par devoir plus que par enthousiasme, écoutent d'abord par politesse, puis leur attention se délite, comme du sable entre les doigts. Certains, n'y tenant plus, posent ostensiblement leurs mains sur leurs oreilles, geste d'une franchise désarmante. Moi, je souris intérieurement - c'est là, peut-être, la seule manifestation authentique de la soirée.
Soudain, l'édile nouvellement élu monte sur une petite estrade, un meuble bancal qui lui permet de dominer l'assistance d'une demi-tête. Il réclame le silence d'un geste mou, comme s'il avait déjà épuisé son quota de conviction avant même de commencer. C'est un homme entre deux âges, d'une banalité désarmante, sans éclat, sans présence - l'incarnation parfaite de cette époque qui préfère les gestionnaires ternes aux visionnaires dangereux. Comment avait-il pu remporter cette élection ? Sans doute parce qu'il ne dérangeait personne, ne promettait rien d'autre que la continuation du vide.
Sa voix, quand elle s'éleva enfin, était plate, monocorde, dépourvue de cette chaleur qui pourrait faire croire, ne serait-ce qu'un instant, à la sincérité. Ce n'était pas la voix d'un tribun, capable d'embraser les foules ou de susciter l'adhésion - non, c'était la voix d'un technocrate, d'un homme qui récitait un catéchisme idéologique appris par cœur, sans y croire vraiment, mais parce qu'il faut bien dire quelque chose. Il parlait de « changement », de « renouveau », de « justice sociale », mais ces mots, vidés de leur sens par des années de répétition mécanique, tombèrent comme des pierres dans une mare sans écho.
Je l'écoutai, et je pensai à tous ces discours entendus, à toutes ces promesses oubliées avant même d'être tenues. La politique était devenue une liturgie où personne ne croyait plus, mais où tout le monde jouait son rôle, par habitude, par lâcheté, par peur de regarder en face l'absurdité de tout cela.
Mais un mot revenait sans cesse, lancinant, obsédant, comme une incantation sacrée : le fameux programme. On le parait de toutes les vertus, on en faisait le sauveur mythique appelé à réconcilier des abstractions que personne ne définit jamais, mais que tous brandissent comme des talismans. Ce programme, vague comme un horizon de brume, promettait tout et son contraire, et chacun y projetait ses propres chimères. On va voir ce qu'on va voir – formule prudente des sceptiques, qui sait déjà que l'on ne verra rien, sinon l'éternel recommencement des déceptions. Quelle vaste chimère agitée devant les yeux las des foules, comme une lanterne sourde promise à éclairer des rues qui, pourtant, resteront aussi obscures qu'avant. La municipalité nouvellement élue avait rédigé ce programme avec des mots qui sonnaient comme des cloches fêlées : « amélioration, évolution, harmonie, valeurs républicaines ». Des termes si nobles qu'ils en devenaient vides, si larges qu'ils contenaient tout, donc rien.
La politique n'est-elle pas l'art de faire croire que l'on va quelque part tout en restant exactement où l'on est ? Le Programme, ce fantôme bienveillant, était censé tracer une route vers l'Avenir - ce pays mythique où tout serait meilleur, plus juste, plus clair. Mais entre les lignes de ce manifeste, entre les promesses et les actes, s'étendait un abîme si profond qu'on y perdrait son âme à le mesurer.
Nous savons, vous et moi, que toute stratégie se dissout au contact du réel, comme un sucre dans l'eau trouble des compromis. Les élus l'interprètent, les administrés la soupçonnent, et bientôt, ce qui devrait être une marche triomphale vers le Progrès n'est plus qu'une danse erratique de silhouettes qui se heurtent dans le brouillard. Micro-résistances, dites-vous ? Non : simples reflets de cette vérité crue - nul ne croit plus aux programmes, mais tous feignent d'y croire, par lâcheté ou par habitude.
Et pourtant, il faut bien quelque chose à afficher sur les murs, à psalmodier dans les réunions publiques. Alors nous alignons des phrases qui ressemblent à des incantations : « Renforcer le positionnement des ressources dans leur environnement ! » - magnifique ! Cela ne signifie rien, mais sonne comme si cela voulait dire quelque chose. Le génie municipal résidait dans cet équilibre délicat entre le vide et l'apparence de plénitude.
Nous promettons, vous doutez ; nous planifions, vous attendez ; nous échouons, vous haussez les épaules. La comédie se répète, éternelle. Le Programme n'était qu'un miroir où chacun voyait le reflet qu'il désire - les uns y lisaient l'espoir, les autres n'y trouvaient que leur propre cynisme.
Ainsi va la démocratie : les acteurs eux-mêmes ne savent plus s'ils jouent une tragédie ou une farce.
Devant moi se tenait la troisième adjointe, visage lisse et sourire calibré. Elle chuchotait à l'oreille de son voisin, et j'attrapai au vol ces mots, prononcés avec la satisfaction discrète de ceux qui connaissent déjà les ficelles du pouvoir : « Avec les subventions de l'Europe, on pourra tenir au moins deux mandatures ! »
Cette phrase, chuchotée avec la satisfaction de celui qui vient de trouver la combinaison d'un coffre, résonna autrement à mes oreilles. Je ne vis plus alors des calculs mesquins, mais l'aveu d'un pacte : on avait acheté non pas le pouvoir, mais le temps de le garder. L'idéal n'était pas un but, mais un appât. Et je devinais déjà, dans le vague du Programme, non pas une faille, mais la condition sine qua non de cette captation de fonds. On allait gouverner non pas la ville, mais son compte en banque.
Voilà donc le vrai visage de l'idéalisme politique : des calculs mesquins, des budgets à grignoter, des années à tuer dans l'attente d'une retraite dorée. Le programme, ce grand récit censé galvaniser les masses, n'était en réalité qu'un prétexte, une coquille vide où s'engouffraient les ambitions personnelles et les combines de couloir.
Spectateur ironique et désabusé, je me demandais si le pire n'était pas que ces gens-là croient à leur propre comédie. Peut-être finissaient-ils par s'enivrer de leurs propres mensonges, au point de les prendre pour des vérités. Ou peut-être savaient-ils pertinemment que tout cela n'était qu'une mascarade – mais jouaient-ils le jeu quand même, par habitude, par lâcheté, par confort.
Dans les deux cas, la conclusion était la même : nous étions gouvernés par des fantômes, et leurs discours n'étaient que l'écho lointain de leurs propres vanités.
Car depuis que l'homme s'est arraché à la boue, il y eut quelques Titans, quelques grands, beaucoup de moyens - et une infinité de médiocres. Ceux qui ont fait de la petitesse un métier, de la médiocrité une science. Oui, ce sont les petits qui nous gouvernent. Parfois, ils sont élus; parfois ils prennent le pouvoir d'autorité. Dans le premier cas, le choix se fait sur le supposé moins pire : le plus petit dénominateur commun: pas étonnant d'être déçus. Dans le second cas, ils jouent à « l'intelligence navigatrice » chère à Vernant.
« Les ratés ne vous rateront pas » écrivait Bernanos. Cela me déchire l'âme de voir comment les minables ont volé le jugement des hommes pour le transformer en monnaie d'échange : la monnaie de la bêtise où tout bons sens est porté au rang de l'imposture.
Et pourtant, ce sont ces mêmes minables qui ont ébranlé le monde : ceux de 93, ceux de la Commune, ceux du Soviet - car la stupidité n'a pas de parti, de patrie, ni de drapeau, seulement le visage bouffi de ceux qui pensent avec leur ventre et propage une idéologie mortifère.
Je ne sais si c'est par chance ou malchance, mais j'ai vécu parmi les invisibles, ceux qui traînent les pieds au fond du puits, là où même le désespoir n'a plus sa place. Ce que j'y ai vu sentait le pourri.
Puis, j'ai gravi les échelons. Et à chaque marche, les mêmes visages : trafiquants d'influence, vautours de bureau, alliances qui se font et se défont comme des mariages de taverne. Tout cela pour une poignée de pièces, un sourire faux, une place au soleil de l'insignifiance.
En vérité, je le redis, le monde appartient aux médiocres. Les autres, soumis, ne font que l'habiter - quand ils ne le fuient pas. Or, la liberté ne suppose pas la médiocrité : c'est pourquoi aujourd'hui tout est censure habillée d'oripeaux démocratiques.