Extrait du « Petit Lexique du Parler Gauchiste »
PRÉAMBULE ET AVERTISSEMENT
La plupart de mes amis sont de gauche. Voire d'extrême-gauche. Peut-être est-ce une fidélité d'enfance, une loyauté idéologique résiduelle — comme ces vieilles vestes que l'on ne porte plus mais qu'on ne jette pas. Nous nous connaissons depuis longtemps, eux et moi, et le miracle est que nous continuons à nous fréquenter. Tolérance ? Sans doute. Complicité de longue durée ? Certainement. Une sorte de trêve tacite règne entre nous, modulée selon les vents et les visages : à certains, je confie mes pensées ; à d'autres, je les cache sous le masque d'un demi-sourire.
Mais je les observe.
Depuis longtemps, je les observe.
Non pas comme un juge, mais comme un poète désabusé qui, ayant cessé de croire aux idées, s'intéresse encore à la façon dont elles se disent.
Et ce qui me frappe, toujours, c'est leur langue.
Leur manière de dire.
Leur syntaxe enflammée, leur vocabulaire rituel, ces mots lestés d'histoire qu'ils promènent comme des reliques dans la conversation. Une liturgie profane, reprise sans relâche dans les tribunes, les tracts, les plateaux — cette parole qui prétend tout questionner mais ne se remet jamais tout à fait en question.
Alors une idée, comme une ivresse lente, s'est imposée à moi :
Écrire un « lexique satirique du parler gauchiste ».
Non pour moquer — car je me méfie des moqueurs autant que des croyants —, mais pour faire jouer à la langue son propre jeu.
Faire, comme disait l'autre, de la prose avec de l'idéologie.
Mais avec ironie.
Mais avec tendresse.
Mais avec ce rire français qui sauve parfois les idées de l'absolu où elles se perdent.
J'ai donc poussé le bouchon — doucement, avec cette légèreté fausse qui masque une gravité réelle.
Et je me suis dit que mes amis de gauche, dont l'humour est souvent plus vif que leur certitude, sauraient y goûter.
Peut-être riront-ils. Peut-être m'en voudront-ils.
Mais si ce petit exercice de style peut provoquer un sourire, ou mieux encore, un doute, alors il aura rempli sa fonction.
Car moi aussi, autrefois, j'ai voulu changer le monde.
Aujourd'hui, j'essaie surtout de comprendre comment il parle.
Et déjà, dans l'ombre de ces premières pages, s'annoncent d'autres voix, d'autres lexiques, d'autres rhétoriques. Car pourquoi certains se croiraient-ils épargnés ? La droite, l'extrême-droite, le centre mou et les extrêmes raides : tous bâtissent leur tour de Babel, chacun avec ses mots, ses pudeurs, ses slogans. Tous méritent qu'on les écoute avec la même ironie méthodique, le même scrupule de chirurgien sceptique.
Les chapitres à venir sont déjà en gestation :
— « Le parler de droite », avec ses nostalgies vestimentaires et ses oxymores gestionnaires.
— « Le parler d'extrême-droite », où l'on croit défendre la patrie comme on conserverait un meuble de famille, mais où les mots tremblent plus de peur que d'amour.
— « Le parler centriste », cette langue douce-amère, qui dit tout et son contraire avec la conviction flasque d'un compromis de bureau.
Ainsi va le projet :
Équilibrer l'ironie par la symétrie.
Refuser les indulgences sélectives.
Et rappeler que toute parole, sitôt politisée, mérite d'être entendue avec un demi-sourire
Ce sourire qui, s'il est bien dosé, n'annule pas la pensée mais l'affine.
À suivre, donc.
À poursuivre.
Avec la même mauvaise foi raisonnée, la même tendresse lucide pour tous ceux qui, dans ce grand carnaval des idées, ne savent plus très bien s'ils dansent ou s'ils fuient.
ACAB
(acron. masc., cri de guerre antiflic en cinq lettres)
Définition : Credo urbain, graffiti sacré et juron politique condensé en quatre lettres capitales, résumant à lui seul cinq siècles de méfiance populaire envers les forces de l'ordre. Se scande, se spraye, se tatoue, mais surtout se vit comme une profession de foi anarchiste.
Étymologie : Ne veut pas dire : « All Clitoris Are Beautiful ». Initiales de All Cops Are Bastards (tous les policiers sont des bâtards), popularisé par les hooligans anglais des années 1970 avant d'être adopté par les mouvements autonomes. La version française Tous les Cops sont des Bâtards conserve la même puissance phonétique de coup de poing dans la gueule.
Synonymes : 1312 (son équivalent numérique), Police partout – justice nulle part, CRS = SS (version nostalgique mai 68), Fuck 12 (version trap US).
Exemple d'usage :
« ACAB gravé à la hâte sur le banc public, tandis qu'au loin les gyrophares balaient la nuit comme des phares de prison. »
Commentaire : Plus qu'un slogan, un réflexe pavlovien face à tout uniforme bleu marine. L'ultime reductio ad hitlerum des débats sur la sécurité : quand l'argumentation manque, il reste toujours ces quatre lettres à lancer comme un cocktail Molotov syntaxique.
Morale : Même les anarchistes ont besoin de dogmes.
Note finale : Curieusement absent du vocabulaire des commissariats.
ACCEPTATION
(n. fém., résignation sublimée)
Définition : Vertu post-moderne consistant à ériger la soumission en sagesse, la passivité en lucidité, et la défaite en choix philosophique. Art de transformer toute dégradation sociale en "transition nécessaire", tout recul des libertés en "sobriété démocratique", et toute laideur imposée en "esthétique inclusive".
Étymologie : Du latin acceptare (accueillir sans broncher), détourné en accipitrere (se faire plumer avec le sourire).
Synonymes :
- Résilience molle
- Fatalisme éclairé
- Karma sociétal
Exemple d'usage : "Son acceptation était admirable : face à l'interdiction des terrasses chauffées, il déclara préférer 'les joies simples du froid militant' tout en commandant un manteau canadien sur Amazon."
Commentaire : L'Art de Céder avec Élégance
L'acceptateur moderne est un funambule de la renonciation. Il :
1. Encense les décroissants qui lui volent son confort
2. Applaudit les bureaucrates qui réglementent sa vie
3. Bénit les censeurs qui purgent sa langue
Ses Trois Mantras :
1. "C'est pour la planète" (quand on triple le prix de l'essence)
2. "C'est plus inclusif" (quand on supprime les classiques de l'école)
3. "Il faut savoir lâcher prise" (quand on interdit tout ce qui déplaît aux lobbies moraux)
Le Paradoxe du Rebelle Conformiste
Il se croit :
- Subversif quand il obéit aux nouvelles normes
- Courageux quand il baisse la tête
- Libre quand il récite les slogans du jour
Morale : L'acceptation est le dernier luxe des sociétés décadentes : on y sacrifie tout, sauf le droit de se dire progressiste. Comme ces fakirs qui font vœu de pauvreté sur un matelas en cashmere, nous pratiquons l'ascèse... à condition qu'elle soit confortablement inconfortable.
Note finale : Cette vertu évite bien des conflits inutiles. Mais elle devient pathétique quand elle sert d'alibi à toutes les capitulations. Car le vrai courage n'est pas d'accepter l'inacceptable, mais de dire, comme le fou d'Athènes : "Ce que vous appelez résignation, je l'appelle complicité."
ACTION DIRECTE NON VIOLENTE
(loc. nominale, fém., théâtre militant)
Définition : Forme contemporaine d'agitation politique permettant de pratiquer la coercition tout en conservant une aura de pureté morale. Alchimie verbale transformant le sabotage en poésie, l'obstruction en pédagogie, et la contrainte en dialogue.
Étymologie : De « action » (exercice de pouvoir) et « non-violence » (déni des conséquences), par le miracle de l'euphémisme militant.
Synonymes :
- Terrorisme doux
- Coercition esthétique
- Vandalisme vertueux
Exemple d'usage : "Leur action directe non violente consista à sceller les portes de la préfecture avec du béton écologique – preuve qu'on peut être radical tout en restant Instagrammable."
Commentaire : La Violence Transfigurée
Cette pratique repose sur trois mystères :
1. Le Miracle Lexical
"Ce blocage routier ? Une assemblée populaire itinérante. Ces tags ? Un signal d'alarme artistique. Ces vitrines brisées ? Un dialogue citoyen."
2. La Double Nature
Visage public : l'ange qui tend des fleurs aux CRS
Visage caché : le justicier qui crève les pneus des SUV
3. L'Immaculée Contravention
"Notre violence n'en est pas une, car nos intentions sont pures comme l'eau de source militante"
Ses Trois Sacrements :
1. La Transsubstantiation Verbale
(Où chaque acte coercitif devient "pédagogie")
2. L'Onction Médiatique
(La caméra comme bénitier des bonnes causes)
3. L'Eucharistie Militante
(Le corps social brisé pour le salut des consciences)
Le Paradoxe du Croisé Pacifique
- Il renverse l'ordre établi ... sans désordre visible
- Il détruit pour construire ... mais surtout détruit
- Il plaide la non-violence ... tout en paralysant la vie d'autrui
Morale : L'action directe non violente est le chef-d'œuvre d'illusionnisme politique contemporain : elle permet d'imposer sa volonté tout en feignant de ne rien exiger. Son génie ? Avoir inventé la coercition qui s'ignore, le coup de force qui s'excuse d'être.
Note finale : Il s'agit d'une authentique soif de justice. Mais elle devient dangereuse quand elle prend ses métaphores pour des réalités, et ses destructions pour des créations. Après tout, si Gandhi revenait, reconnaîtrait-il dans ces blocages d'ambulances l'esprit de la désobéissance civile ?ACTION NON VIOLENTE
(loc. nominale, fém., coercition esthétique)
Définition : Méthode de contestation contemporaine permettant d'exercer une pression radicale tout en conservant une posture morale irréprochable. Alchimie rhétorique transformant l'obstruction en pédagogie, la contrainte en dialogue, et la destruction en création artistique.
Étymologie : Du paradoxe grec "non-violence" (ἀ-βία) et "action directe" (πρᾶξις), par le miracle de la novlangue militante.
Synonymes :
- Terrorisme doux
- Vandalisme vertueux
- Coercition poétique
Exemple d'usage : "Leur action non violente consista à sceller les portes du ministère avec du béton écologique - preuve qu'on peut être radical tout en restant instagrammable."
Commentaire : La Violence Transsubstantielle
Cette pratique repose sur trois mystères :
1. Le Miracle Sémantique
"Ce blocage autoritaire ? Une assemblée populaire itinérante. Ces tags ? Un signal d'alarme artistique. Ces vitres brisées ? Un dialogue citoyen."
2. La Double Nature
Visage public : l'ange qui offre des fleurs aux CRS
Visage caché : le justicier qui crève les pneus des 4x4
3. L'Immaculée Contravention
"Notre violence n'en est pas une, car nos intentions sont pures comme l'eau de source militante"
Ses Trois Sacrements :
1. La Transfiguration Verbale
(Où chaque acte coercitif devient "pédagogie")
2. L'Onction Médiatique
(La caméra comme bénitier des bonnes causes)
3. L'Eucharistie Militante
(Le corps social brisé pour le salut des consciences)
Le Paradoxe du Croisé Pacifique
- Il renverse l'ordre établi sans désordre visible
- Il détruit pour construire mais surtout détruit
- Il plaide la non-violence tout en paralysant autrui
Morale : L'action non violente est le chef-d'œuvre d'illusionnisme politique contemporain : elle permet d'imposer sa volonté tout en feignant de ne rien exiger. Son génie ? Avoir inventé la coercition qui s'ignore, le coup de force qui s'excuse d'être.
Note finale : Ce théâtre militant témoigne d'une authentique soif de justice. Mais il devient dangereux quand il prend ses métaphores pour des réalités, et ses destructions pour des créations. Après tout, si Gandhi revenait, reconnaîtrait-il dans ces blocages d'ambulances l'esprit de la désobéissance civile ?
AGROÉCOLOGIE
(n. fém., mysticisme agraire)
Définition : Culte agricole contemporain où la médiocrité des récoltes devient preuve de vertu et la non-productivité signe d'élection morale. Religion de la terre transformant chaque légume raté en symbole de résistance et chaque champ en friche en manifeste politique.
Étymologie : Du grec "agros" (champ) et "écologie" (science détournée en dogme), par le miracle de l'agronomie mystique.
Synonymes :
- Décroissance chlorophyllienne
- Mysticisme composté
- Théologie du lombric
Exemple d'usage : "Son agroécologie donna 300 kg de tomates véreuses à l'hectare - rendement spirituellement exemplaire qui lui valut une subvention européenne et un reportage dans Politis."
Commentaire : La Sainte Agriculture
Cette pratique repose sur trois mystères :
1. Le Miracle de la Transsubstantiation
"Ce champ stérile ? Un écosystème en régénération. Ces légumes chétifs ? Une victoire sur l'agro-industrie. Ces limaces ? Des collaboratrices écologiques."
2. La Double Nature du Paysan
Moine ascétique le jour (sarclant avec ferveur)
Demandeur de subventions le soir (remplissant des dossiers administratifs)
3. L'Immaculée Récolte
"Notre pauvreté en fruits n'en est pas une, car nos intentions sont pures comme le purin d'ortie"
Ses Trois Sacrements :
1. La Bénédiction des Limaces
(Rituel matinal d'alliance avec la "biodiversité")
2. L'Exorcisme des Engrais
(Chasse démoniaque aux molécules chimiques)
3. La Communion Décroissante
(Repas de trois calories partagé fraternellement)
Le Paradoxe du Cultivateur Mystique
- Il vénère la terre mais méprise ceux qui la travaillent efficacement
- Il prêche l'autonomie mais vit des subventions
- Il exalte le local mais vend ses produits à des bobos parisiens
Morale : L'agroécologie est le chef-d'œuvre d'illusionnisme agraire contemporain : elle permet de transformer l'échec agricole en victoire idéologique. Son génie ? Avoir fait de la médiocrité productive un signe d'élection morale. Soyons honnêtes ! Après avoir été peut-être injustement sarcastique envers l'agroécologie, il faut lui reconnaître une vertu cardinale.
Il convient en effet d'admettre que sa pratique généralisée à l'échelle de la planète aurait pour heureux effet de réduire drastiquement les rendements insupportables de l'agriculture productiviste. L'inévitable famine que ceci provoquerait amènerait à une réduction sévère de la population mondiale, solution ultime pour à la fois réduire la surconsommation, l'émission de carbone et ramener à zéro le compteur du jour du dépassement.
Note finale : Cette spiritualité agricole témoigne d'un authentique souci écologique. Mais elle devient dangereuse quand elle prend ses dogmes pour des solutions, et ses échecs pour des preuves. Après tout, si nos ancêtres paysans avaient pratiqué cette religion, serions-nous encore là pour en discuter ?