Extrait « Avel Nevez ou la Tragédie des Pales »
Préface
En 2050, si nous ne nous y opposons pas, le littoral breton sera ceinturé d'un mur de 18 à 25 GW d'éoliennes en mer, soit l'équivalent de 36 à 50 « parcs » (en réalité zones industrielles) de Saint-Nazaire. De tout le littoral du Morbihan, il y aura pleine vue sur un horizon barré d'une quarantaine d'éoliennes de plus de trois cent mètres de haut (zone éolienne Bretagne Sud).
Nous qui luttons contre cet avenir si peu désirable, nous savons contester la propagande qui nous est assénée, évaluer les vrais coûts – exorbitants- de l'éolien posé ou flottant, calculer les tonnes de CO2 qui ne sont pas évitées, estimer les dangers pour la stabilité du réseau électrique, nommer et dénombrer les espèces d'oiseaux, de cétacés, de coraux en danger critique d'extinction, expliquer les conséquences pour la pêche artisanale.
Nous ne savons pas raconter ceci : la mutation anthropologique que sera, par exemple sur quasiment tout le littoral du Morbihan, « la Petite Mer », la disparition de la vue sur mer et de son infini horizontal, ni ce qu'il en résultera pour nos vies, nos sentiments, nos sensations, nos âmes.
Cela, c'est le domaine du romancier, et Georges Epinette le fait formidablement dans ce roman Avel Nevez ou La Tragédie Des Pales, avec de vrais personnages que l'on a plaisir à découvrir, puis à suivre, page après page – et vous les tournerez assez vite car le récit est prenant - dans leurs évolutions et leurs confrontations avec les projets Avel Nevez et Celtiland.
Des personnages, avec leurs personnalités et leurs rôles, et leur révolte, leur courage, leur résistance, ou leur amertume, leur résignation, ou leur complicité hébétée, résignée, découragée ou enthousiaste, achetée parfois, avec leurs histoires, les drames aussi, les joies, les complicités inattendues qui se créent. De vrais personnages avec leur épaisseur humaine et qui ne sont jamais des caricatures.
Les caricatures, c'est dans la vraie vie que nous les rencontrons, et trop souvent. Le commissaire enquêteur à la placidité bureaucratique du roman a – dans la vrai vie- parfois été un exécutant zélé estimant que les opposants au projet avaient « un QI qui n'est pas celui du géranium » (Yeu-Noirmoutier). La propagande ? Ce patron pêcheur du Tréport en a témoigné devant une commission parlementaire : « On trouve aberrant que des consortiums se rendent dans les écoles, pour voir les enfants, sur le temps des cours, pour faire la promotion de l'éolien… Mais dans l'Éducation nationale, on ne fait pas de cours sur la pêche. La pêche, c'est aussi une activité et là, on distribue des petites éoliennes aux enfants ». Les menhirs, tant liés depuis si longtemps à l'Identité bretonne ? En 2025, les mégalithes de Carnac et des rives du Morbihan reçoivent la consécration d'un classement Unesco-enfin ! Dans cinq à sept ans, certains des lieux les plus emblématiques (tumulus Saint-Michel à Carnac, Petit-Mont à Arzon) auront pleine vue sur un horizon maritime barré d'une quarantaine d'éoliennes de plus de trois cent mètres de haut (zone éolienne Bretagne Sud). A Erdeven, RTE fera passer par forage ses câbles de 225 000 volts dans une zone encore non fouillée du périmètre Unesco au grand dam des archéologues.
C'est la réalité qui caricature la fiction ! Le grand savant républicain et écrivain François Arago disait : « Dans notre pays, l'absurde ne dure pas ». Nous faisons le pari que cet absurde électrique, climatique, environnemental, économique, social qu'est l'éolien en mer, et tout particulièrement le projet Bretagne Sud s'arrêtera bientôt. Et que nous sera épargné le sort des habitants de Keriniz, si magistralement décrit par Georges Epinette. Ce sera peut-être un peu grâce à lui ; Merci à lui d'avoir traité ce sujet si contemporain et pourtant ignoré jusqu'ici par les romanciers.
Association PIEBIEM : Eric Guillot, Président, Elizabeth Neau, Vice-Présidente, Trésorière, Eric Sartori, Secrétaire
PARTIE 1 : L'ENGOUEMENT
Chapitre 1 : L'Écho des Mégalithes
Léna, ingénieure parisienne dévouée à la cause écologique, arrive en Bretagne pour superviser l'implantation d'un parc éolien offshore. N'ayant qu'un lien ténu avec cette terre - son prénom breton -, elle se heurte dès son arrivée à l'hostilité des habitants et à la force brute des éléments. Sa rencontre avec Goulven, un journaliste local cynique et charismatique, va ébranler ses certitudes. Il oppose à son pragmatisme technocratique la défense de l'âme bretonne, de ses silences et de ses mémoires, l'obligeant à questionner les véritables motivations de sa quête : le progrès, ou la reconquête d'une identité perdue ?
Léna débarqua à Keriniz par un jour de septembre, au moment des marées d'équinoxe. Le ciel pesait sur la terre comme un couvercle de plomb. Le vent de sud-ouest soufflait en rafales violentes, déchirant l'air en lambeaux humides. La mer, rageuse d'écume, se brisait contre les rochers avec une fureur ancienne. C'était exactement le paysage que Léna avait imaginé, non qu'il fût authentique, mais parce qu'il correspondait à l'idée qu'elle s'en faisait.
Elle n'avait de breton que le prénom, relique minuscule d'une arrière-grand-mère partie pour Paris comme bonne dans les années vingt. Cette femme obscure s'était dissoute dans la capitale, épousant un bougnat qui ne quitta jamais le trottoir de sa boutique. De la Bretagne, il ne subsistait que ce prénom, Léna, fragile pont jeté entre deux mondes qui s'ignoraient.
Pourtant, ce nom lui donnait une sensation neuve, presque illusoire : celle d'appartenir à cette terre. Les clichés se dressaient devant elle, non comme des caricatures, mais comme des vérités profondes. Les ajoncs dépouillés par la tempête. La plainte sourde des bouées au large. Les menhirs silencieux plantés dans la lande.
Et la pluie. Une pluie obstinée, froide, implacable, qui confirmait toute chose. Elle baignait le paysage d'une humidité éternelle. Léna, au volant de sa R4 électrique, roulait à travers cette atmosphère qui était moins une condition météorologique qu'un état d'âme. Elle éprouvait cette mélancolie particulière de ceux qui croient reconnaître un lieu qu'ils n'ont jamais fréquenté. La Bretagne ne se montrait pas à elle comme une géographie, mais comme une disposition de l'esprit.
Trente-deux ans. L'âge où les illusions persistent assez pour motiver l'action, mais où la réalité commence à en dissiper quelques-unes. Léna était sortie de Centrale Paris, puis avait poursuivi à l'Institut Français du Pétrole, option énergies renouvelables - comme si l'on voulait réparer la faute à la source. Depuis le lycée, elle militait pour la protection de la planète. Végétalienne, intransigeante, elle croyait à un monde plus juste, plus équitable, plus vert. Cette rigidité morale l'avait maintenue célibataire. Quelques aventures avaient effleuré son cœur, mais elle se voulait libre, indépendante, tout entière dédiée à sa cause : la transition énergétique.
Voilà sept ans qu'elle travaillait chez Néovent, au sein des tours de La Défense - ironie du sort qui ne lui échappait pas. Mais aujourd'hui, on lui donnait sa chance : la supervision du parc éolien offshore de Keriniz. Elle n'en était pas la patronne, non, mais son expertise serait déterminante. C'était son projet, de A à Z. Et peut-être, secrètement, une manière de renouer avec ce prénom, avec cette terre qu'elle ne connaissait pas, mais dont elle se sentait soudain dépositaire.
Quand elle entra dans le bourg de Keriniz, la pluie sembla redoubler d'intensité, comme si les éléments eux-mêmes voulaient la défier, la repousser vers ce Paris qu'elle avait quitté. C'était mal la connaître. Cette hostilité apparente ne faisait que renforcer sa détermination, comme si la tempête répondait à quelque chose d'essentiel en elle.
Elle trouva sans difficulté « Le Relais des Mégalithes », cet établissement modeste adossé au lourd clocher de granit. L'église se dressait là, immuable depuis le XVIIIe siècle, témoin des générations passées. Son ossuaire et son jubé, curiosités mentionnées dans les guides, semblaient ce soir-là des vestiges d'un autre âge.
Avec ce temps persistant, l'atmosphère devenait lugubre. Quand la cloche sonna dix-neuf heures, ses vibrations cuivrées chargèrent l'air humide d'une solennité particulière. Chaque coup résonnait longuement, évoquant les morts du cimetière voisin, leurs histoires oubliées, leurs noms effacés.
Léna se gara facilement près de l'hôtel. Les rares voitures semblaient faire partie du décor. Elle coupa le moteur, et soudain il n'y eut plus que le crépitement de la pluie sur le toit et le vent dans les rainures de granit.
Elle resta un moment assise dans la pénombre bleutée, observant les gouttes d'eau sur le pare-brise. Le monde extérieur devenait une composition floue où tremblotaient les lumières du Relais des Mégalithes. C'était là que Néovent lui avait réservé son séjour.
La clochette tinta faiblement quand elle poussa la lourde porte. L'intérieur sentait la cire d'abeille, le feu de cheminée et une odeur de chou cuit. Derrière le comptoir, une femme au visage sévère leva les yeux.
- On n'attendait plus personne par ce temps. Vous êtes la demoiselle de Paris ?
Léna s'essuya les pieds.
- Oui, c'est bien moi. Léna Bergougnoux. J'avais réservé pour quinze jours.
- Léna ... Un prénom breton. Mais ça, là-bas, ça ne veut plus dire grand-chose. Elle prit une clé au tableau. La chambre huit. Sur l'arrière. Plus calme. Sauf quand le vent vient de l'ouest, mais ici le vent vient toujours de l'ouest ou du sud-ouest.
Elle posa la clé lourde sur le comptoir. « Petit déjeuner de sept heures et demie à neuf heures. D'habitude, les dîners se commandent avant seize heures. La cuisinière part à dix-sept heures. Nous ne sommes pas un room-service, mais on fera une exception pour ce soir. »
Léna acquiesça.
- C'est noté.
La femme la dévisagea, mains posées à plat sur le registre.
- Vous êtes ici pour les éoliennes. Celles qui veulent nous gâcher la vue et le poisson ?
- Je suis ingénieure pour le projet offshore. C'est important pour la transition énergétique.
- La transition... Ils appellent ça comme ça. Moi j'appelle ça sacrifier les petits pour les grands. Le bruit, les bateaux, le béton... Et après, qui viendra voir nos mégalithes ? Les poissons partiront, les gens aussi. Mais vous, dans vos bureaux, vous avez vos bilans. C'est ça, la modernité.
Un silence s'installa, rompu seulement par la pluie sur les vitres.
- Enfin. Ce n'est pas à vous que je dois me plaindre. Vous faites votre travail. L'escalier est au fond à droite. Si vous voulez dîner, il reste de la soupe et du pâté. Il faudra descendre avant vingt heures.
- Merci. La soupe ira très bien.
- Bien. On sonne la cloche quand c'est prêt. Et éteignez les lumières en montant. L'électricité se paie. Surtout maintenant.
Elle se remit à son registre. L'accueil était froid, sans fard, mais il portait la saveur authentique de cette terre. Léna sentit qu'elle était bien à Keriniz.
Quand Léna pénétra dans sa chambre, le sentiment qui l'étreignit à son arrivée se renforça de telle façon qu'elle se sentit soudain très seule, non pas comme une voyageuse égarée, mais comme une âme échouée sur un rivage qui lui serait à la fois étranger et familier. La porte grinça faiblement, et ce fut comme le soupir de la maison elle-même.
L'aspect général de la pièce transpirait le vieux, le rococo, l'humidité. Les murs, tapissés d'un papier au motif défraîchi de fleurs pâles, semblaient avoir absorbé les silences et les soupirs de tous ceux qui avaient dormi là avant elle. Le parquet, usé par les pas et les meubles, gémissait sous le poids du temps. Une armoire massive, en chêne sombre, trônait dans un coin, gardienne muette des secrets et des solitudes. Le lit, à la structure imposante, était recouvert d'un édredon épais, imprégné d'une odeur de renfermé et de lavande ancienne.
Côté propreté, il n'y avait rien à dire : les draps étaient immaculés, les surfaces dépoussiérées, le carrelage de la cheminée frotté avec soin. Mais cette propreté même avait quelque chose de triste, comme si l'on avait soigneusement essuyé la poussière sans jamais pouvoir chasser l'âme des choses, sans effacer la mélancolie des lieux. L'humidité, subtile mais persistante, flottait dans l'air, se glissant sous la peau, rappelant que la mer n'était pas loin et que les murs, comme les gens, finissent toujours par céder à l'assaut des éléments.
Léna posa sa valise près du lit et s'approcha de la fenêtre. La vue donnait sur l'arrière, comme l'avait annoncé Anne-Marie Kerloën : une cour étroite, un mur de pierre moussu, et au-delà, les contours indistincts de la lande balayée par la pluie. Le vent s'engouffrait dans les fissures, produisant un sifflement léger, presque un murmure.
Elle ne se voyait pas vivre dans un tel environnement durant les mois à venir. Ce n'était pas le confort qui manquait - bien que le radiateur électrique eût un air douteux -, mais plutôt la lumière, la chaleur humaine, cette sensation d'être chez soi, même temporairement. Ici, tout rappelait l'éphémère, le provisoire, et pourtant tout était chargé d'un poids ancien, comme si les murs retenaient les rêves inachevés des passants.
Elle se dit qu'elle en parlerait à Philippe Martinet, son patron, avec qui elle avait rendez-vous le lendemain. Non pas pour se plaindre, mais pour signaler, avec toute la retenue professionnelle qui la caractérisait, que les conditions n'étaient peut-être pas optimales pour un séjour prolongé. Elle imagina déjà son regard cynique, son sourire légèrement moqueur, sa façon de minimiser les « détails » pour se concentrer sur « l'essentiel ». Mais pour elle, ce n'était pas un détail. C'était l'arrière-plan de son quotidien, le cadre de ses pensées, et elle savait déjà que cette chambre, avec son parfum de nostalgie et son silence pesant, influencerait ses nuits et peut-être même ses jours.
Elle resta un moment immobile, écoutant le crépitement de la pluie contre la vitre, et sentit une vague de découragement l'envahir, non pas violente, mais sourde, insistante, comme l'humidité qui montait des murs. Demain, elle affronterait Martinet. Mais pour ce soir, elle était seule avec le vieux silence de la Bretagne, et cela lui semblait à la fois une épreuve et une étrange consolation.
Quand la cloche sonna l'heure du dîner et qu'elle descendit dans la salle à manger, Léna fut surprise de ne pas être seule. La pièce, qu'elle avait imaginée déserte, abritait une dizaine de personnes installées dans un silence morose, comme si chacune portait le poids de la journée et de ce temps sans fin. Des voyageurs de commerce pour la plupart, et Léna ne put s'empêcher de penser que cette profession existait encore, survivante obstinée à l'ère du commerce électronique, comme ces vieilles enseignes qui résistent aux enseignes lumineuses.
Elle repéra un jeune couple qui semblait attendre avec une impatience presque enfantine l'arrivée du premier plat annoncé : la soupe de poissons ! Leurs regards se portaient vers la porte de la cuisine avec une lueur d'espoir qui contrastait avec la gravité ambiante.
Un peu plus loin, près de la cheminée éteinte dont la pierre froide accentuait la pénombre, un homme seul lisait son journal. Un journal si largement déployé qu'il le dissimulait entièrement, formant une barrière de papier entre lui et le monde. Léna ne put dire s'il s'agissait d'un homme jeune ou vieux ; seule émergeait une main sèche tenant les bords de la page avec une fermeté tranquille.
Léna s'installa à une table adjacente, choisissant une chaise qui grinça faiblement sur le carrelage. Quand Mme Kerloën arriva avec sa marmite de cotriade dont la vapeur odorante se répandit dans la pièce comme une présence tangible, Léna ne put retenir une demande, prononcée d'une voix basse mais distincte :
- Je suis végétalienne… vous n'auriez pas une simple soupe de légumes ?
Elle avait dit cela tout doucement, mais suffisamment fort pour que son voisin, derrière son rempart de papier, baisse son journal pour la regarder. Le papier s'abaissa lentement, révélant un visage d'homme mûr, aux yeux clairs et perçants, qui la dévisagea un instant avec une curiosité non dissimulée. Son regard sembla peser sa demande, non avec hostilité, mais avec une forme d'étonnement calculé, comme si elle venait de prononcer une phrase dans une langue oubliée. Sans un mot, il replia soigneusement son journal et le posa sur la table, libérant ainsi son attention tout entière pour cette intruse qui demandait des légumes dans le temple des produits de la mer.
Léna n'était point d'une beauté qui s'impose, mais de celle qui se révèle dans la pénombre des choses, à la manière d'un dessin à la plume, sobre et précis. Sa silhouette, vue du dehors, était celle d'une femme efficace et structurée comme une équation bien résolue. Elle était de taille moyenne, ni grande ni petite, comme si elle avait choisi une mesure neutre pour ne point se faire remarquer.
Son visage était un ovale pâle, où la fatigue des études acharnées et la lueur des écrans avaient déposé une légère transparence, une fragilité de porcelaine. Il n'était point maquillé, ou si peu, rejetant toute artifice comme une vanité superflue, un obstacle à la vérité crue des choses. Ses traits n'étaient ni fins ni lourds, mais nets, comme tracés par un raisonnement, avec une bouche dont les lèvres, sans être minces, semblaient toujours légèrement serrées, contenant une parole mesurée ou un silence calculé.
Ses cheveux, d'un châtain sans éclat particulier, étaient tirés en un chignon sévère, non par coquetterie triste, mais par pure utilité, pour dégager un front lisse où se lisait la tension permanente de la pensée. Cette coiffure, archipel d'épingles invisibles, libérait intégralement son visage, offrant sans pudeur son sérieux au monde, comme on présente une carte d'identité.
Mais tout le mystère, toute la contradiction de son être, résidait dans ses yeux. Ils étaient de la couleur indécise de la mer par temps gris, un gris-vert qui semblait absorber la lumière sans jamais la restituer. C'était dans ces yeux que se réfugiait la mélancolie de l'arrière-grand-mère bretonne, l'écho lointain d'une terre de granit et de brume. Ils regardaient le monde avec une intensité froide, analytique, celle de l'ingénieure qui évalue, qui planifie, qui corrige. Pourtant, par instants, lorsqu'elle croyait n'être pas observée, une lueur plus trouble, plus profonde, y tremblait : l'ombre d'une nostalgie pour un pays qu'elle n'avait jamais connu, la faille secrète où venait s'engouffrer le vent du large et le doute.
Elle se tenait très droite, le port affirmé d'une femme habituée à évoluer dans des univers masculins et à devoir, sans le dire, prouver deux fois plus. Ses gestes étaient économes, sans grâce inutile, mais d'une précision qui en devenait presque élégante. Ses vêtements, pratiques et sans forme - un manteau sombre, un pantalon fonctionnel -, parlaient d'une personne qui habille son corps comme on habite un bureau temporaire, avec le strict nécessaire, refusant tout dialogue frivole entre la matière et la peau.
Ainsi était Léna : un assemblage de volonté et de pâleur, de rigueur moderne et de regards anciens. Un être dont le physique semblait dire : « Voici ce que je suis », tandis que ses yeux, dans leurs moments d'absence, murmuraient : « …mais peut-être suis-je aussi tout autre chose. »
Quant à Goulven Le Moal, son commensal, celui qui lisait le journal, c'était de ces hommes dont la présence s'impose sans qu'ils aient besoin de parler. À trente-cinq ans, il portait son âge avec une indifférence qui frisait l'arrogance, mais qui n'était en réalité que la marque d'une lucidité aiguë. Son visage, sculpté par les vents marins et les nuits d'enquête, avait cette pâleur particulière de ceux qui vivent entre la lumière bleue des écrans et la grisaille des ciels bretons. Ses yeux, d'un gris-vert changeant comme la mer par temps incertain, semblaient toujours percer à jour les mensonges derrière les apparences.
Il se tenait avec une aisance décontractée qui contrastait avec la tension perceptible dans son regard. Ses vêtements, pratiques sans être négligés - un vieux ciré digne, un pull marin usé mais propre -, parlaient d'un homme qui méprisait les conventions mais en comprenait les codes. Ses mains, longues et nerveuses, portaient les traces d'une ancienne passion pour la voile et les taches d'encre permanente des journaux imprimés.
Fondateur du site d'investigation "Breizh Revele", il incarnait ce paradoxe breton : une fierté farouche mêlée à un scepticisme viscéral. En surface, il affichait un cynisme taillé à coups de désillusions - il avait vu trop de promesses non tenues, trop de combats perdus d'avance. Sa voix, basse et légèrement rauque, pouvait se faire cinglante quand il épinglait les contradictions des puissants.
Mais sous cette carapace de désenchantement battait un idéalisme tenace, presque naïf. Goulven croyait encore - contre toute évidence - à la possibilité de faire éclater la vérité, à la force des petites lumières contre les grandes ombres. Son travail n'était pas une carrière, mais une mission : révéler ce qu'on voulait cacher, donner voix à ceux qu'on étouffait.
Quand il souriait - rarement -, c'était comme une éclaircie soudaine sur un ciel d'hiver : bref, intense, et qui transformait complètement son visage. Mais le plus souvent, son expression était celle d'une attention tendue, d'une intelligence constamment en alerte, traquant la faille, le détail incongru, la preuve cachée.
Il méprisait les langueurs parisiennes et les discours lissés des communicants. Dans son monde, il n'y avait que deux catégories : ceux qui se battent pour préserver l'âme bretonne, et ceux qui la vendent au plus offrant. Et il avait fait son choix depuis longtemps, même si ce combat le condamnait à une solitude certaine et à des colères fréquentes.
C'était un homme de contradictions : aussi à l'aise sur un bateau que derrière un clavier, aussi prompt à dénoncer les excès de la modernité qu'habile à utiliser ses outils. Un romantique qui se cachait sous des airs de réaliste, un passionné qui se voulait froidement objectif. Et dans le regard qu'il posa sur Léna quand elle demanda sa soupe de légumes, il y avait toute cette complexité : de la curiosité, de la méfiance, et l'ébauche d'un intérêt qu'il n'aurait su expliquer.
Goulven, d'une voix basse, rauque, qui semblait sortir de la brume lança à Léna :
- Une soupe de légumes. À Keriniz. En septembre. C'est une déclaration de guerre plus efficace qu'un manifeste.
Léna releva lentement les yeux, surprise mais se contenant :
- Je n'ai déclaré la guerre à personne. Seulement à mon propre estomac. Il fait la grève de la mer.
- Le ventre est un territoire plus rancunier que le cœur. Et plus têtu que la foi. On lui impose un exil, il vous le fait payer par une nostalgie qui vous tord les entrailles. Vous êtes de Paris, c'est cela ?
- C'est ce que dit le registre. Mais mon prénom, lui, est d'ici. Enfin, c'est ce qu'on me dit.
Goulven esquissa un sourire :
- Léna. Oui. Un prénom qu'on donne aux filles qui ont le regard trop sérieux pour leur âge. Un prénom qui porte la pluie et la mélancolie en héritage. Alors, vous êtes venue le dépenser ici ? Le rendre à la terre qui l'a forgé ?
Léna le fixa, intriguée par cet homme qui parlait comme un livre dont les pages seraient froissées par les embruns.
- Je suis venue pour le parc éolien. Mon prénom est un passager clandestin.
- Ah. Les hélices des géants. Ceux qui vont chasser le silence, notre dernière denrée rare. Vous croyez sauver la planète en lui offrant le bruit pour dernière mélodie ?
- Je crois qu'on lui offre une chance de respirer autre chose que nos fumées. Le bruit est relatif. Le réchauffement, lui, est absolu.
- Tout est relatif, Mademoiselle la Parisienne. Même le silence. Surtout le silence. Il est fait du chuchotement du vent dans les ajoncs, du gémissement des bouées, du soupir des morts dans l'ossuaire. Votre projet va nous offrir un nouveau silence : celui, métallique et constant, des machines. Un silence qui n'en est pas un. Une absence qui se fait passer pour une présence.
Léna s'agaça légèrement :
- C'est une poésie pessimiste. Nous agissons avec pragmatisme. Avec des données.
- Les données… (Il émit un petit rire sec, sans joie). Les données sont les contes de fées des modernes. On vous dit qu'elles sont objectives, mais elles ne chantent que la chanson que l'on veut bien leur apprendre. La mer, elle, n'a pas de données. Elle a des marées. Elle a des colères. Elle a une mémoire.
- Et vous, vous êtes son poète ? Son gardien ?
- Son chroniqueur, peut-être. Son témoin attristé, souvent. Je note ce qui meurt. Je note ce qu'on tue au nom du progrès. Je m'appelle Goulven Le Moal. Et je suppose que votre patron, Martinet, vous a déjà mis en garde contre moi. Martinet parle de projets et de calendriers. Les personnes… intéressantes… n'entrent pas dans ses tableaux Excel.
- Je ne connais pas encore Martinet. Je ferai sa connaissance demain.
- Ce qui le caractérise le mieux, c'est sans doute son désintérêt fondamental pour tout ce qui a une âme. Alors laissez-moi vous poser une question, Léna-au-regard-sérieux, Léna-à-la-soupe-de-légumes : quand vous regardez cette terre, cette mer rageuse, ce ciel de plomb… y voyez-vous un schéma de câbles et de ratios de production ? Ou y sentez-vous l'écho de ce prénom que vous portez comme une relique ?
Comme pour appuyer sa question, le vent hurla soudain contre la porte.
- Je… Je vois un paysage qui correspond à une idée que je m'en faisais. Ce n'est pas tout à fait la même chose.
- C'est déjà mieux. Beaucoup mieux. L'idée que l'on se fait des choses est souvent la seule vérité qui nous soit accessible. Méfiez-vous de ceux qui ne voient que les faits. Ils sont aveugles à l'âme du monde.
Il se leva, prenant son journal qu'il roula dans sa main comme un bâton.
- Je vous laisse à votre soupe et à vos contradictions. C'est un bon début pour un séjour à Keriniz. Nous nous recauserons. Le vent vous apprendra, si vous l'écoutez, que l'on peut à la fois vouloir sauver le monde et participer à lui faire mal. Bonsoir, Léna de Paris.
Il s'éloignait sans se retourner, laissant derrière lui le crépitement de la pluie et le poids de ses paroles, qui s'installèrent à la table de Léna, plus encombrants et présents que ne l'auraient été des arguments techniques. Elle resta seule, le regard perdu dans la vapeur fade de son bol, goûtant pour la première fois l'amère saveur du doute.